Article Citation: Waidi Adewale AKANJI (2020). Une étude stylistique: le cas de la structure des phrases de La voie de ma rue de Sylvain Kean-Zoh. DEGEL: The Journal of the Faculty of Arts and Islamic Studies, Vol. 18, No. 2. ISSN 0794-9316
UNE ETUDE STYLISTIQUE: LE
CAS DE LA STRUCTURE DES PHRASES DE LA VOIE DE MA RUE DE
SYLVAIN KEAN-ZOH
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Résumé
Nous assistons à un développement des études
stylistiques dans la critique littéraire africaine francophone. Les thèmes ont
été analysés de plusieurs manières mais peu ont cherché à montrer comment à
travers l’étude des structures des phrases, les thèmes peuvent être mieux
analysés pour la meilleure compréhension du texte. Cette étude entend donc
combler ce vide en montrant que l’étude de la structure des phrases de La
voie de ma rue de Sylvain Kean-Zoh peut en effet mener à une meilleure
appréciation de l’analyse thématique et de la critique littéraire de ce texte.
L’étude s’appuie donc sur la grammaire systémique fonctionnelle de M. A. K.
Halliday pour identifier et évaluer les stratégies stylistiques et les
structures des phrases employées par l’auteur pour mieux aborder les problèmes
particuliers à la société ivoirienne qu’il aborde dans son texte. L’étude
conclut que l’analyse des structures des phrases est un moyen par lequel le roman
francophone pourrait être vu dans une nouvelle perspective pour sa meilleure
compréhension et appréciation.
Introduction
La critique littéraire africaine a connu une
histoire très émouvante. Les chercheurs et les critiques littéraires se sont
d’abord concentrés sur l’étude thématique plus précisément des problèmes liés à
l’histoire du continent. Avec le développement et l’émergence de plusieurs
textes littéraires, les études se sont aussi orientées vers la stylistique ou
le style adopté par les écrivains africains. Cependant, nous constatons que la
plupart des études actuelles sur la littérature africaine d’expression
française ont porté plus d’attention sur la préoccupation thématique sans assez
faire attention à l’étude stylistique plus précisément celle de la structure
des phrases utilisées par les écrivains qui localisent la langue française pour
mieux aborder les problèmes africains dans leurs textes. Donc, dans cette
étude, l’usage des procédés stylistiques pour étudier La voie de ma rue de
Sylvain Kean-Zoh, fournira surtout plus d’aperçus à l’étude des styles de la
littérature africaine francophone.
Cependant, comme le suggère le titre de cette
étude, il est important d’aborder la stylistique car c’est le domaine dans
lequel s’insère ce travail. Ainsi, La stylistique peut être définie comme le
domaine de l’étude du style. Elle peut aussi être vue comme l’analyse formelle
du style, ses variations à l’orale et à l’écrit. Il nous incombe donc de
définir le style avant de procéder à la compréhension de la stylistique. Ainsi,
Le style peut être défini de plusieurs manières, à partir des critères qui le déterminent
et cela dépend de l’orientation stylistique. De ce fait, pour ne pas nous
lancer dans un débat qui pourrait être le sujet d’une dissertation, nous
limiterons la notre à celle de N.E. Enkevist. Dans son article intitulé « On
Defining Style », Enkevist analyse les critères de définition du style
et les classifie en six catégories:
i)Style is shell surrounding pre-existing core of thought or
expression ;ii) the choice between alternative expressions ;iii) a set of
individual characteristics; iv) a deviation from norm; v) a set collective
characteristic entities and vi) those relating among linguistic entities that
are stable in terms of wider spans of text than the sentence.(Spencer, 1964, p.
12).
Pour tout résumer, il s’agit du style
individuel des écrivains, le style comme objet de la littérature, le style
comme choix, le style comme déviation de la norme.
En ce qui concerne le style comme choix,
Crystal cité par Ayeleru (2002) nous fait savoir que l’école systémique de la
grammaire est favorable à cette approche du style comme choix : « The
systemic school of grammar favours the style as a choice. It (style) is seen as “(conscious and unconscious) selection of a
set of linguistic features from all the possibilities in a language” (p. 63). Une telle compréhension du style est pertinente pour
notre étude car celle-ci s’appuie sur la grammaire systémique fonctionnelle
d’Halliday. Ainsi, une définition
simple et compréhensive de la stylistique est celle d’Olateju (1998) : « The
word stylistics seems to have been formed from the partial combination of the
words “style” and “Linguistics” that is: style + linguistics = stylistics” (p.
11). Cette
définition d’Olateju révèle que la stylistique peut être comprise si et
seulement si nous possédons une parfaite compréhension des deux termes la
composant (le style et la linguistique). C’est dire qu’il incombe aussi de
comprendre la linguistique.
La Linguistique peut être définie comme
l’étude scientifique de la langue ou comme l’étude de la nature et du
fonctionnement du langage appréhendé à travers la diversité et l’évolution des
langues dans toutes leurs modalités (parlées, signées ou écrites). Il est
cependant impossible de parler de la linguistique moderne sans parler du
linguiste Suisse Ferdinand de Saussure qui à travers son livre intitulé Cours
de linguistique générale (1916) définit la linguistique comme l’étude
scientifique du langage. Cette définition amène un certain nombre de
commentaires: tout d’abord, la langue est considérée comme objet d'analyse
scientifique en lui-même, hors de tout contexte social qui apporte souvent des
jugements de valeur. C’est pour démontrer cela que Leclerc (1989) cite Martinet
: « une étude est dite scientifique lorsqu’elle se fonde sur l’observation des
faits et s’abstient de proposer un choix pari ces faits au nom de certains
principes esthétiques ou moraux » (p. 7). C’est à la suite de cette
définition, au début du 20e siècle, que la linguistique s’est établie comme
discipline scientifique et qu'elle a commencé à se démarquer d’autres
disciplines utilisant la langue comme la philologie (…science historique qui a
pour objet la connaissance des civilisations passées par les documents écrits
qu’elles nous ont laissés).
Le développement de la linguistique prouve
qu’elle n’est pas seulement une discipline scientifique, mais elle est aussi
une discipline académique. McGregor (1997) en parlant de l’évolution de la
linguistique, cite David Crystal qui dit qu’elle: « est aussi appelée la
science linguistique, et s’y réfère comme une discipline académique » (p. 2).
Les linguistes tels que Noam Chomsky avec son livre intitulé syntactic
structures (1957) a introduit la grammaire générative
transformationnelle et M. A. K. Halliday, quant à lui, a assez apporté à la
linguistique à l’aide de sa théorie de la grammaire systémique fonctionnelle
que nous aborderons plus tard dans cette étude.
Revenons maintenant à la stylistique puisque
nous avons déjà donné un aperçu de la définition du style et celle de la
linguistique qui sont important pour sa compréhension. Ainsi, Turner (1973) décrit la stylistique comme: « that
part of linguistics which concentrates on variation in the use of language,
often but not exclusively, with special attention to the most conscious and
complex uses of language in literature » (p. 7). C’est dire que sa
description établit un lien étroit entre la stylistique et la linguistique de
telle sorte qu’on ne peut pas parler de l’un sans faire référence à l’autre.
Selon cette perspective, nous pouvons affirmer que la stylistique est inclue
dans le domaine de la linguistique. C’est dire que le domaine de la stylistique
est vaste. La stylistique peut être divisée en deux catégories qui sont: La
stylistique linguistique et la stylistique littéraire. Pendant que la
stylistique linguistique touche à la linguistique proprement dite, la
stylistique littéraire concerne l’étude littéraire en s’appuyant sur les
exigences linguistiques.
À travers toutes les définitions données
ci-dessus un terme clé revient toujours et celui-ci est la linguistique, ce qui
sous-entend que notre étude stylistique touchera à la linguistique ainsi qu’aux
exigences de la linguistique.
En effet, La voie de ma rue est
un roman écrit en 2002 par l’écrivain ivoirien Sylvain Kean-Zoh. Ce roman est
choisi pour sa particularité à traiter le thème des « enfants de la rue », un
fléau qui continue de gangréner plusieurs sociétés africaines. De plus, ce qui
est aussi fascinant est que l’auteur n’a pas manqué de prendre en compte
l’environnement dans lequel vit la société qu’il décrit pour faire son choix de
langue. Toutes ces particularités ont attiré notre attention sur la structure
des phrases que l’auteur emploie pour mieux aborder les problèmes relatifs au «
fléau » de l’enfant de la rue dans son texte.
Pour mieux aborder une telle étude, il faut
souligner que nous la situerons d’abord dans le contexte de la grammaire
systémique fonctionnelle de M. A. K. Halliday avant de passer à l’analyse de la
structure des phrases mêlée aux thèmes présentés dans le texte afin de montrer
que celle-ci apporte une meilleure appréciation à la critique des problèmes que
soulève l’auteur dans son texte.
La grammaire systémique fonctionnelle de M.
A. K. Halliday
La Grammaire Systémique Fonctionnelle est une
théorie linguistique. C’est une théorie du langage et en même temps un outil
d’analyse textuelle. Cette théorie est originaire de J.R Firth. C’est vers la
fin des années 50 et le début des années 60 que cette théorie a commencé à
prendre de l’ampleur. Elle s’est d’abord développée dans les pays anglo-saxons
et très peu connue dans les pays francophones. Cette théorie s’est développée
par l’article de M.A.K. Halliday intitulé « Categories of the
Theory of Grammar ». Dans cet article, M.A.K Halliday (1961) admet
que cette théorie est le produit du travail du renommé linguiste J.R Firth (p.
242). Il juge ainsi bon de voir comment la langue fonctionne au niveau de la
grammaire en faisant référence au lien entre la grammaire et le mot et entre la
grammaire et la phonologie. Ce qui sous-entend que M .A. K Halliday accorde une
grande importance à la grammaire dans le fonctionnement de la langue. C’est
ainsi qu’il incombe de focaliser cette étude sur « le contexte ou la situation
», un concept très pertinent pour l’analyse de structure linguistique du texte
littéraire.
Contexte ou situation
Le ‘’contexte’’ de situation a plusieurs
noms. Pendant que certains critiques l’appellent ‘’contexte ou la situation ‘’
Ogunsiji (2002) quant à lui préfère utiliser le terme ‘’register’’
registre pour exprimer la même chose. C’est pour corroborer une telle
affirmation que David Banks (2011) préfère le mot ‘’situation’’ en résumant les
différents termes utilisés par les différents linguistes comme suit :
Ce que j’appelle ici la « situation » est
parfois appelée aussi « contexte », voire « contexte de situation » (Martin
1992), d’autres utilisent les termes « genre » ou « registre » (Thompson 2004)
qui pour certains constituent deux niveaux différents [Eggins 1994] (p. 266).
Banks veut montrer ici qu’il est
problématique de l’appeler « genre » ou « registre » comme le suggère Eggins
(1994). Ainsi, dans la linguistique Systémique Fonctionnelle, on distingue
trois fonctions de la situation : le champ, la teneur, et le mode. Banks (2011)
donne une explication de ces fonctions ainsi:
Le champ concerne l’activité qui se déroule,
dont le texte fait partie ; cela inclut le contenu de texte. La teneur concerne
les actants qui prennent part dans cet acte de discours, et donc comprennent
les relations entre le locuteur et ses adressés ou interlocuteurs. Le mode
concerne la voie ou le moyen de communication, dont la dichotomie écrit/oral
constitue la plus simple expression (p. 268).
C’est afin de tisser un lien entre le
contexte et la langue utilisée qu’Ayeleru (2002) revendique que la langue de
communication dépend du contexte. Pour ce critique, le contexte de situation
spécifie le composant qui décrit les circonstances spécifiques dans lesquelles
la communication a lieu. Il cite le temps et l’événement comme des exemples
typiques car pour lui la langue dépend du contexte et elle remplit certaines
fonctions à l’intérieur du contexte. Selon cette perspective, pour chaque
situation, un type de langue y est approprié. C’est pour renchérir ce lien
existant entre la langue et le contexte que Spencer et Gregory (cités dans
Ayeleru 2002) affirment que: « … tout élément de la langue est une partie de la
situation, et a ainsi un contexte, une relation avec cette situation ». Il
apparait clairement que la langue fonctionne dans son contexte, c’est-à-dire
qu’elle a une fonction dans son contexte. Donc le contexte est la base de la
langue à utiliser. C’est à cet effet que Nesbitt et Plum (1988) disent que
toute langue est la langue fonctionnant dans le contexte et toute langue se
rapporte systématiquement à son contexte (p. 11). Quant à Ogunsiji (2002), il
établit ce lien en se servant plutôt de « registre » au lieu de « situation »
(p. 28). Pour ce dernier, chaque situation contient des éléments de sens
réalisables à travers la langue :
Le registre est une série de sens, la
configuration des dessins sémantiques, qui sont typiquement dessinés sous les
conditions spécifiées avec les mots et les structures qui sont utilisés dans la
réalisation de ces sens (Notre traduction) [Halliday et Hassan cité dans
Ogunsiji (2002)].
Comme nous l’avons déjà mentionné ci-dessus
le registre ici employé par Ogunsiji est la même chose que le concept de
situation.
Cependant, puisque dans cette étude il est
question de la prise en compte de la structure linguistique pour analyser et
interpréter les problèmes de la société que révèle le texte littéraire, il
incombe de voir les concepts de base de la théorie de la linguistique
systémique de M .A. K Halliday. Dans cette théorie, les termes de base sont
constitués de quatre catégories qui sont l’unité, la structure, la classe et le
système.
L’unité
L’unité réfère à l’axe syntagmatique ou à
l’axe de combinaison. Les cinq unités hiérarchiques de la grammaire sont : la
phrase, la proposition, le groupe, le mot et le morphème. Ayeleru (2002) montre
cette hiérarchie par le schéma suivant :
Grammatical Units Les unités grammaticales
-Sentence -Phrase
-Clause -Proposition
-Group -Groupe
- Word -Mot
-Morpheme -Morphème
Ceci explique que la phrase est constituée de
propositions. La proposition est reconstituée de groupe, le groupe est
constitué de mots et le mot est composé de morphèmes.
La structure
C’est la partie qui concerne le plus cette
étude puisqu’il s’agit de la structure des phrases. La catégorie de la
structure est un arrangement d’éléments et ceux-ci sont au nombre de quatre qui
sont le sujet (s), le prédicateur (P), le complément (C) et adjuvants (A).
L’élément le plus important de la structure est le prédicateur(P). Dans tous
ces éléments, l’adjuvant est le plus mobile, il est souvent placé au début, au
milieu ou à la fin d’une phrase et il est très mobile. En plus, il peut y avoir
plusieurs ajouts circonstanciels dans une phrase. C’est pour apporter plus
d’aperçus sur la structure que selon Halliday (cité dans Ayeleru, 2002), dans
une structure donnée, quatre éléments sont requis: le Sujet(S), le Prédicat(P),
le Complément(C), et l’Adjuvant(A) : S+P+C+A=(S)P(C)(A).
Le théoricien continue par donner la nature
de chaque élément ainsi :
Les articles qui peuvent fonctionner comme
sujet sont les noms. Les verbes peuvent fonctionner comme prédicat, les noms et
les adjectifs peuvent fonctionner comme complément pendant que l’adverbe et le
groupe adverbial peuvent fonctionner comme adjuvant [Notre traduction] (cité
dans Ayeleru, 2002).
Aussi le prédicat peut-il en lui seul
constituer une phrase car pour avoir une phrase il faut forcement avoir sa
présence. Le prédicat aussi est mobile mais ceci dépend du type de phrase.
La classe et le système sont les catégories
de choix. C’est ce que corrobore Ayeleru (2002) en affirmant que les
deux dernières catégories sont les catégories de choix de l’axe paradigmatique
ou de l’axe de sélection (p. 48). Puisque ces deux catégories sont au choix,
nous précisons qu’elles ne seront pas prises en compte dans l’analyse du texte.
Concept de cohésion
Un autre aspect qui sera pris en compte dans
cette étude et qui est lié à la structure des phrases est le concept de
cohésion. La cohésion peut être définie comme le lien grammatical et lexical
existant au sein d’un texte ou d’une phrase. Elle peut être aussi vue comme les
liens qui détiennent le texte ensemble et lui donne un sens. La cohésion est la
continuité interne ou, le réseau des points de continuité au sein d’un texte.
Elle a une relation avec le concept large de cohérence.
Il y a deux principaux types de cohésions qui
sont : La cohésion grammaticale qui fait référence au contenu structurel et la
cohésion lexicale faisant référence au contenu de la pièce de la langue. La
cohésion d’un texte est créée de différentes manières. Halliday et Hassan
(1976) identifient cinq types d’élément de cohésion : la référence, la
substitution, l’ellipse, la conjonction et la cohésion lexicale (p. 24).
La référence: C’est un élément de cohésion
ayant une base sémantique. Il y a deux éléments référentiels qui peuvent créer
la cohésion.
La référence anaphorique et cataphorique. La
référence anaphorique a lieu lorsque l’écrivain fait référence à ce que a été
déjà dit ou une chose qui a été auparavant identifiée tout simplement pour
éviter la répétition. Pendant que la référence cataphorique est l’opposée de la
référence anaphorique, c’est-à-dire que l’écrivain identifie ou dit quelque
chose qui est placé avant le référent.
Ayeleru (2002) fait une présentation des
quatre types d’éléments de cohésion inclus dans la référence ainsi:
1. Les
pronoms personnels ex : il, elle etc (he/it,she/it etc)
2. Les
articles définis tels que le,la,les (the)
3. Les
pronoms démonstratifs tels que : ce,cette,cet,ces (this,these) et
4. La
comparison (p. 49).
La substitution: C’est lorsque dans une
phrase un mot est remplacé par un autre mot plus général pour éviter la
répétition.
L’ellipse: l’on parle d’ellipse lorsque des
mots sont omis quand l’expression a besoin d’être répétée. On l’utilise
également pour éviter la répétition.
La conjonction: elle relie deux propositions.
Les connecteurs logiques sont dans ce cas des conjonctions qui peuvent exprimer
plusieurs sens entre deux phrases. Par exemple: pourtant, donc, puis, et, de
plus, etc.
La cohésion lexicale : la cohésion lexicale
se fait par réitération du même lexique, des synonymes et des points de
collocation.
La répétition : le fait de répéter une partie
d’une phrase est aussi un outil de cohésion.
Analyse du texte
Les éléments de la situation dans La
voie de ma rue
Comme nous l’avons déjà mentionné, on
distingue trois fonctions de la situation : le champ, la teneur et le mode. Le
champ est la fonction concernant l’activité qui se déroule, dont le texte fait
partie; cela inclut le contenu du texte. Dans La voie de ma rue de
Sylvain Kean-Zoh, le champ concerne un fléau qui gangrène la société ivoirienne
en particulier et toute l’Afrique en général. Ce fléau est le thème de l’ «
enfant de la rue ». Cependant, l’écrivain décide de ne pas accuser ces enfants,
il fait plutôt comprendre à la société les raisons qui les ont poussées dans la
rue.
La teneur qui est la deuxième fonction de la
« situation » concerne les actants qui prennent part dans ces actes de
discours, c’est-à-dire qu’elle comprend les relations entre le locuteur et ses
interlocuteurs. Dans La voie de ma rue, on trouve la teneur par
Eric qui écrit à son ami Touo, journaliste pour lui rendre compte de l’histoire
des « enfants de la rue », parce qu’il a été lui-même victime
de ce phénomène.
Le mode qui est la dernière fonction de la «
situation » concerne la voie ou le moyen de communication. Dans le roman, le
mode concerne le fait que les textes sont présentés sous formes écrites avec
l’intention qu’ils soient lus de façons linéaires.
Etude de la structure des phrases du texte
La « structure » est dans le cadre de cette
étude un concept très nécessaire à prendre en compte puisqu’elle est centrée
sur la stylistique. Etant donnée que nous avons à faire à la structure
phrastique, il serait pour nous une bonne idée de faire référence à la
structure développée par M.A.K Halliday (1961), ce dernier ne fait pas une
distinction entre une phrase et une proposition. Pour lui, une phrase peut être
considérée comme une proposition. Il affirme à cet effet qu’une proposition est
composée de : sujet, prédicat, complément et un ou plusieurs Adjuvants :(S) P
(C) (A).
Tout d’abord, avant d’entamer cette partie,
il faut savoir que la langue française, comme la langue anglaise, distingue
aussi trois sortes de phrases. Les trois sortes de phrases de la langue
française sont : la phrase simple, la phrase composée et la phrase complexe. La
phrase simple peut être définie comme une phrase contenant un seul verbe
conjugué. Aussi la phrase simple ne contient pas de mots de subordination. Les
différents types de phrases simples sont : phrase déclarative (affirmative ou
négative) phrase interrogative (ou négative), phrase exclamative (ou négative),
phrase impérative (ou négative) et la phrase passive (ou négative). La phrase
composée est une phrase de deux ou de plusieurs propositions indépendantes.
Celles-ci peuvent être coordonnées, juxtaposées ou même elliptiques. La phrase
contient des mots de coordination tels que : mais, ou, et, donc, or,
ni, car etc. tandis que la phrase complexe contient au moins deux
verbes conjugués, l’un des verbes est dans la proposition principale et l’autre
dans la proposition subordonnée. Elle contient des mots de subordination tels
que : quand, dont, quelle, où, qui, si etc.
Ainsi, Sylvain Kean-Zoh dans La voie
de ma rue emploie librement les différentes structures de phrase. Il
emploie des phrases simples, composées et complexes pour des raisons non
seulement linguistiques mais aussi stylistiques. Dans l’univers romanesque de
Kean-Zoh, le niveau de langue et la structure syntaxique appropriés sont
utilisées selon la situation dans laquelle se trouvent les personnages ou le
type de relation qu’ils entretiennent entre eux. Le romancier ivoirien se sert
bien de la structure syntaxique développée par M. A. K Halliday.
Par ailleurs ce que l’on remarque dans ce
roman est que l’auteur utilise les phrases simples surtout dans les
dialogues ou les conversations entre les personnages comme le montre celle-ci
entre Eric et sa mère :
- Mais maman… Il a cassé une
dent d’Emmanuel !
S P C1 C2
- Et alors ?
- Alors il a mérité sa
correction.
A S P C
- Tu auras aussi la tienne. (Kean-Zoh, 2002, p.17)
S P A C
Dans cette conversation, l’auteur utilise
surtout dans les deux dernières phrases, des phrases déclaratives simples non
pas seulement pour des raisons linguistiques mais aussi pour des raisons
stylistiques car il s’agit d’une conversation en famille, d’où l’utilisation de
ces phrases simples. La structure des phrases simples ci-dessus montrent que
l’ajout circonstanciel peut être au début, au milieu ou à la fin de la phrase.
De plus, la manière qu’utilise la mère pour faire raisonner son fils afin qu’il
arrête de se bagarrer est une autre illustration : « - Nous ne sommes pas
encore prêts pour la guerre » (Kean-Zoh, 2002, p.24). Cette phrase déclarative
simple montre qu’Eric ne passe que son temps à se bagarrer. Ces phrases simples
sont ici employées pour éliminer toute ambiguïté et pour faire preuve de vérité
en assurant une clarté totale du message.
La remarque est que notre auteur utilise ces
conversations pour faire revivre l’action et l’émotion de ses personnages.
Sylvain Kean-Zoh le fait dans l’intention de témoigner des faits dans toutes
leurs originalités pour attirer l’attention du lecteur vis-à-vis dudit
phénomène qui est celui de « l’enfant de la rue ».
L’auteur utilise aussi un groupement de
phrases déclaratives simples qui montre le début des difficultés de la famille
d’Edouard après la mort de sa femme Delphine. Ces phrases simples montrent les
raisons du bouleversement de la famille. Elles incitent le lecteur à comprendre
l’état dans lequel se trouve Edouard et à partager avec ce dernier la douleur
qui le ronge et le détruit. Nous voyons cela lorsqu’Edouard essaye de répondre
aux questions de l’avocat comme suit :
-Après la mort de Delphine, je me suis mis à
boire. Cela m’a éloigné de mes enfants.
-Pourquoi vous êtes vous mis à boire ?
-Qu’est ce que vous ne comprenez pas ?
Delphine était comme ma sœur. Nous avons grandi ensemble. Nous avons tout fait
ensemble. (Kean-Zoh, 2002, p.100).
Les phrases interrogatives simples employées
ci-dessus viennent donner plus d’informations détaillées à ses réponses. Le
fait qu’il commence l’une des réponses par une question est un signe qui révèle
son changement d’état. Ici, les phrases simples sont employées pour choquer le
lecteur et éprouver de la pitié envers Edouard.
Les phrases composées et les phrases
complexes sont aussi présentes dans le roman de Sylvain Kean-Zoh. Edouard, en
répondant aux questions, fait un mélange de phrases composées et de phrases
complexes. Lisons l’extrait qui suit :
Nous avons établi un programme de vie que
nous étions en train de réussir au prix de mille et une difficultés. Nous
avions de l’argent, des enfants et, au moment de bénéficier de notre travail,
Delphine est morte. (Kean-Zoh, 2002, p.100).
La phrase complexe dans l’extrait ci-dessus a
une proposition principale « Nous avons établi un programme de vie » et une
proposition subordonnée introduite par ‘que’ «que nous étions en train de
réussir au prix de mille et une difficultés » . Cette proposition
subordonnée montre tout le travail qu’ils ont fait ensemble dans le but
d’assurer un avenir meilleur pour leur famille mais malheureusement, la mort
viendra tout détruire. La phrase composée qui termine l’extrait ci-dessus pousse
tout lecteur à comprendre que la tragédie s’est abattue sur la famille. Cette
tragédie se révèle par la mort de sa femme Delphine. Elle est plus visible dans
la dernière proposition indépendante directe de la phrase composée car elle
inspire de la pitié et pousse le lecteur à comprendre que Delphine représentait
tout pour Edouard. C’est dire qu’elle était sa raison de vivre.
Les phrases composées sont aussi employées
pour faire savoir que la famille d’Eric est en deuil de Delphine. Eric dit : «
J’ai regardé Emmanuel, il pleurait comme tout le monde. Moi je n’ai pas pu, je
n’acceptais même pas la mort de maman » (Kean-Zoh, 2002, p.42). Cet
extrait est un groupement de propositions indépendantes, et ces propositions
indépendantes révèlent une suite chronologique des actions des événements.
Elles décrivent la scène des événements l’un après l’autre. Elles sont ainsi
employées pour faire revivre les faits tels qu’ils se sont déroulés. Ces deux
phrases composées provoquent non seulement de la pitié mais aussi exposent
l’amour que ces enfants ont pour leur mère. C’est la raison pour laquelle Eric
refuse d’accepter la mort de sa mère en refusant de pleurer, d’où l’utilisation
de la négation pour montrer que le refus est catégorique.
Les enfants de la rue lors d’une conversation
font un mélange des phrases simple, composée et complexe. Eric se trouve dans
les rues de Yopougon au beau milieu des enfants de la rue. Lisons ceci :
__ Ah oui, tu vas à Adjamé, t’as le pierre
pour payer le gbékes ? demanda le plus grand.
__ Si j’ai le quoi ?
__ Tu as l’argent pour aller à Adjamé?
m’expliqua un autre.
__Euh…c'est-à-dire que je n’ai rien, on m’a
volé à la gare.
__Y a pas dras, on va quand même t’aider.
Donne-moi ton borro…Euh…ton sac. (Kean-Zoh, 2002, pp.128-129)
C’est une manière pour l’auteur d’utiliser
toutes ces phrases car il veut faire savoir au lecteur que ces enfants parlent
un français de la rue, c’est-à-dire le « nouchi ». Les mots et les expressions
sont codés et que seuls les adhérents peuvent les décoder. Le « nouchi » est
employé dans ce contexte pour faciliter la communication de la rue car un bon
nombre de ces enfants n’ont pas reçu une éducation scolaire avancée.
L’auteur montre encore un autre cas de
témoignage du phénomène des enfants de la rue où un mélange de phrases
composées et complexes est employé :
Si le monde veut nous oublier, nous
l’obligerons à se souvenir de nous. Par nos actes, nous lui montrerons que nous
souffrons et avons besoins de son aide. Mais ne nous regarde jamais comme des
voleurs ni comme des malfaiteurs. Nous sommes seulement obligés et condamnés à
faire ce que nous faisons (Kean-Zoh, 2002, pp.139-140).
La citation commence par une phrase complexe
qui comprend deux propositions coordonnées par la conjonction de coordination ‘si’.
La deuxième phrase est une phrase complexe qui est constituée de deux
propositions subordonnées par le pronom relatif ‘que’. Les deux
dernières phrases complexes de cette citation comprennent deux propositions
chacune qui sont respectivement coordonnées par les conjonctions de
coordinations ‘ni’ et ‘et’. La citation est donc constituée d’un
groupement de phrases composé et complexe employé par l’un des enfants de la
rue pour expliquer au lecteur les actes perpétrés par ces derniers pour attirer
l’attention des autres (ceux qui ne sont pas des enfants de la rue) et la
raison pour laquelle ils sont obligés de se comporter de la sorte. C’est tout
simplement une manière pour l’auteur de montrer au lecteur que pour ces
enfants, c’est en s’adonnant à ces pratiques malsaines qu’ils seront aperçus
par la population. C’est ce que justifie Arsène à travers un mélange de phrase
simple, phrase composée et de phrase complexe : « Je suis un vrai ruinard. Je
suis né dans la rue, j’y ai grandi et y demeure encore… Toutes les conduites
inhumaines que vous reprochez aux gens, je les vis depuis ma naissance »
(Kean-Zoh, 2002, p. 146).
La phrase déclarative simple « Je suis un
vrai ruinard » est une phrase à structure SPC qui qualifie
S P C
Arsène à cause de son statut d’enfant de la
rue et prouve que ce dernier a perdu espoir. Cette phrase simple est employée
pour montrer avec sureté qu’il a réellement perdu tout espoir d’avoir un avenir
meilleur. De plus, la phrase composée « Je suis né dans la rue (P.I.1), / j’y
ai grandi et y demeure encore (P.I.2) » qui est un groupement de
propositions indépendantes décrit le lieu où il a passé les différentes étapes
de sa vie. Ce lieu n’est nulle part que la rue, ce qui est pathétique est le
faite qu’il soit né, ait grandi et continue toujours de vivre dans la rue.
La cohésion du texte
Comme nous l’avons déjà mentionné, la
cohésion est le fait de relier ensemble des phrases, des idées et des
paragraphes pour former un texte uni et cohérent. Pour ce faire, plusieurs
éléments peuvent être utilisés : la référence, la réitération, la conjonction
et le parallélisme syntaxique etc.… Voyons ces éléments de cohésion tels qu’ils
sont employés dans La voie de ma rue. L’écrivain ivoirien, pour
avoir un texte uni et cohérent, emploie les références (les pronoms personnels,
les articles et les pronoms démonstratifs).
Dans La voie de ma rue, la
référence est utilisée pour servir de cohésion dans le texte. Eric en donnant
les causes du phénomène des « enfants de la rue » le révèle ainsi : « Aucun
enfant ne choisit d’être dans la rue pour le plaisir d’y être »
(Kean-Zoh, 2002, p.13). Le pronom « y » est employé pour faire référence à «
dans la rue ». Toujours dans l’intention de l’histoire qui conduit à la rue,
Eric ajoute que :
C’est cette histoire que le commun des
mortels doit connaitre. En te soumettant la mienne, je garde un espoir : celui
d’amener toute la société à regarder l’enfant de la rue avec de nouveaux yeux
et un nouveau cœur (Kean-Zoh, 2002, p.13).
Dans cet extrait ci-dessus, « cette » et «
celui » servent de références au texte, le premier montre l’histoire et le
deuxième l’espoir. L’usage de la référence comme cohésion est ici une idée
géniale pour l’auteur de clarifier et d’effacer toute ambigüité.
L’auteur utilise aussi dans son texte des
cohésions lexicales comme la réitération du même lexique ou groupe de mots.
C’est à travers le narrateur que cette cohésion lexicale par la réitération est
visible dans le texte car lorsqu’après la mort de Marie et Emmanuel, Eric
décidant de regagner Man, décrit la distance du trajet ainsi :
J’ai marché des kilomètres et des kilomètres,
pendant des heures et des heures. J’ai traversé plusieurs villages, dépassé des
gens travaillant dans leurs plantations. Le soleil m’a accompagné dans mon
voyage (Kean-Zoh, 2002, p.124).
L’auteur choisit ici de répéter les mots
comme « des kilomètres » et « des heures » non seulement pour servir de
cohésion mais aussi pour faire ressortir l’esthétique du texte. La réitération
de ces mots crée l’emphase mettant l’accent sur la souffrance endurée par Eric
au cours de son voyage.
L’auteur se sert aussi d’une séance de
justice pour introduire la répétition dans son texte. Edouard se trouvant à la
barre, répond aux questions en disant :
- Delphine était comme ma sœur, nous avons
grandi ensemble. Nous avons tout fait ensemble. Nous avons établi un programme
de vie que nous étions en train de réussir au prix de mille et une difficultés
(Kean-Zoh, 2002, p.100).
La répétition de « nous avons » trois fois
joue le rôle de cohésion entre les différentes phrases et cette répétition crée
une réitération qui produit du son, d’où l’esthétique du texte. De plus, c’est
une idée géniale pour l’auteur de montrer au lecteur qu’Edouard a perdu le goût
de la vie ou est frappé par la mort de sa femme Delphine.
En plus, Kean-Zoh utilise les connecteurs
logiques pour servir de cohésion dans son texte. Lisons cet extrait :
- Je n’arrive pas à me défaire d’elle. Mes
gestes, mes nuits, partout je la sens, je crois toujours que Delphine est avec
moi. Au départ je me suis livré à la boisson pour ensuite me remarier espérant
ainsi mettre fin à mon calvaire. Pourtant, elle demeure dans mon esprit. C’est
plus fort que moi (Kean-Zoh, 2002, p.89).
L’usage du connecteur logique « pourtant »
sert de cohésion entre la déclaration faite auparavant et celle qui suit. «
Pourtant » révèle ici qu’Edouard aimait beaucoup Delphine et qu’il avait du mal
à l’oublier. C’est pour décrire l’état d’Edouard que le narrateur emploie aussi
ces conjonctions de coordination :
Il avait maintenant la tête baissée et les
deux bras croises sur les genoux (…) Sa voix tremblait et ressemblait
étrangement à celle de ton père le jour où il avait demandé à papa d’arrêter la
consommation d’alcool : la voix de ceux qui souffrent du passé. (Kean-Zoh,
2002, p.90)
La conjonction de coordination « et » sert de
cohésion dans la citation ci-dessus et montre l’état désagréable dans lequel se
trouve Edouard. Le pronom démonstratif « ceux » utilisé ici sert aussi de
cohésion mais donne surtout montre au lecteur qui ont eu un passé déplorable.
C’est dire que son usage donne plus de précision au contexte.
Conclusion
L’étude stylistique de La voie de ma
rue de Sylvain Kean-Zoh a permis de voir comment la linguistique et
les différentes approches stylistiques ont contribué à l’analyse, à
l’interprétation et à la discussion des problèmes de la société ivoirienne dans
le texte littéraire. Cette étude a d’abord montré la manière dont la grammaire
systémique fonctionnelle d’Halliday a servi d’instrument de base pour cette
analyse en nous appuyant sur les concepts de « structure », de « cohésion »
sans oublier le contexte de situation qui sont aussi très importants à l’étude
stylistique d’un texte littéraire. L’étude a révélé que l’écrivain ivoirien
utilise toutes sortes de phrases sans menacer la cohésion du texte. Ensuite,
l’étude a montré que c’est à travers l’analyse de la structure des phrases de
ce roman que le thème des enfants de la rue est apprécié. Enfin, l’étude a
révélé que la contribution de la grammaire systémique fonctionnelle de M. A. K.
Halliday au domaine de la critique littéraire est un apport très remarquable
car cette théorie a facilité l’analyse littéraire dans une dimension différente
de celle purement thématique.
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