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Témoignage Dénonciateur Des Stratégies De Corruption À Travers Partir De Tahar. Ben Jelloun

Article Citation: Wabiy Salawu (2020). Témoignage Dénonciateur Des Stratégies De Corruption À Travers Partir De Tahar. Ben Jelloun. DEGEL: The Journal of the Faculty of Arts and Islamic Studies, Vol. 18, No. 2. ISSN 0794-9316

TEMOIGNAGE DENONCIATEUR DES STRATEGIES DE CORRUPTION À TRAVERS PARTIR DE TAHAR. BEN JELLOUN

By

Wabiy Salawu

Abstract

The witness statement makes it possible to discover, to understand and to have a real picture about surroundings of situation in which we are not involved. But certain testimonies intent to criticise and denounce some systems that contribute to destroy the society. In fact, it is a situation of resistance. This article examines denunciations of different passive economic corruption strategies, different transaction methods with illegal profit initiated by corrupted person through Partir of Ben Jelloun (2006). This novel, a social, historical and cultural testimony, presents a society that is rotting away under the weight of corruption pandemic. The daily humiliation makes vulnerable young persons which desire and hope are limited, from now on, to a trip better than their day-to-day existence. Consequently, this critical study through the lens of Jürgen Link and Ursula Link’s (1985) Interdiscursive Event, a forged metaphor, that singled out The System of Collective Symbols, will allow going through the multifarious contours of a testimony used as a denunciation tool of different passive economic corruption strategies.

Résumé

Le témoignage d’un individu permet de découvrir, de comprendre et de se faire une idée nette des contours d’une situation à laquelle nous n’avons pas participé. Cependant, certains témoignages ont pour intention de critiquer et de dénoncer des systèmes qui contribuent à détruire la société. En fait, il s’agit dans cette situation d’une forme de résistance. Cet article se penche sur la dénonciation de différentes stratégies de la corruption économique passive, c’est-à-dire de différentes méthodes de transactions à profit illégal initiées par le corrompu, à travers Partir de Ben Jelloun (2006). Ce roman, un témoignage historique et culturel, présente une société qui croupit sous le joug de la corruption endémique. Cette humiliation quotidienne rend vulnérable les jeunes dont le désir et l’espoir se limitent désormais au voyage vers un ailleurs paradisiaque, de préférence sans retour. Alors, cette étude critique du roman de Ben Jelloun, à l’aide de la théorie de l’Événement Interdiscursif de Jürgen et Ursula (1985), une métaphore forgée qui privilégie le système synchrone des symboles collectifs, permettra de parcourir les frustrations liées à la corruption déshumanisante. L’application du système des symboles, au-delà du caractère fluctuant des mots, se servira des expressions et des idées qui se manifestent au sein du texte pour y dégager les contours d’un témoignage utilisé comme moyen de dénonciation de la corruption économique passive.

Introduction

Il existe deux types de corruption dont celle dite active qui est toute transaction illicite initiée par le corrupteur et qui bénéficie à une personne ou à un groupe de personnes. L’autre est la corruption passive qui est toute transaction illicite initiée par le corrompu et qui bénéficie également à une personne ou à un groupe de personnes. Notre intérêt dans cette étude se focalisera sur La corruption économique passive. Elle est présentée dans partir de Ben Jelloun (2006) comme directement et indirectement économique, surtout initiée au profit du corrompus.

En révélant les préoccupations de la vie sociale, Stendhal (1964) estime de façon ironique, dans une épigraphe attribuée à Saint-Réal : le roman est un miroir qui se promène sur une grande route (p. 361). Ainsi, si le roman peut se présenter comme le miroir reflétant la vie sociale, il peut également servir dinstrument qui permet dinterroger la société sur ses différents aspects.

Le témoignage de ce roman nous plonge dans un environnement gangrené par de multiples maux dont le chômage, la drogue et la corruption ponctuée par la prostitution, le désespoir et les trafics provoquant l’insécurité. C’est la ville de Tanger, à quatorze kilomètres du sud de l’Espagne où rêvent aller la majorité des jeunes qui pensent y trouver le paradis tant souhaité. Ainsi, Azel, le personnage principal de Partir (2006), un jeune diplômé de droit, chômeur de son état et qui est nourri du même désire de quitter le Maroc, est tabassé et malmené par les hommes de main d’Al Afia, le plus grand trafiquant de la ville. Mal en point, il est ramassé par Miguel, un Espagnol touriste qui se conduit en bienfaiteur. S’il a sauvé Azel, il profite du rêve de tous les jeunes et propose de faire partir celui-ci en Espagne, à condition d’accepter d’être son partenaire. Donc le corps d’Azel devient un objet de spéculation. L’étude critique de cette corruption économique passive se fera à partir de la notion théorique de l’Événement Interdiscursif qui privilégie le Système de Symboles Collectifs ou métaphore forgée (Link-Heer et Link, 1985, pp. 31-52). Selon lexplication de Juliette Wedl (2007), chez les Link, les Symboles Collectifs appartiennent à l’Interdiscours en tant que plus petits dénominateurs communs de discours spécialisé” (pp. 35-53). Le système de Symboles a donc pour objectif de créer, en théorie, un esprit fédérateur et d’intégrer les positions sociales distinctes, les points de vue idéologiques et de produire l’impression d’une unité culturelle à travers des analogies. Par exemple, des actions antidémocratiques, antisportives et l’injustice sont représentées par le symbole collectif de la corruption.

Alors, cet article montre comment, à travers le témoignage sur la vie quotidienne d’une société, ce roman dénonce les différentes stratégies de la corruption économique passive pour contribuer à la résistance ou à la lutte contre ce fléau destructeur.

La Corruption Transactive de la Destruction

La première partie du roman présente le Café Hafa, face à la mer, dans lequel on vend discrètement du haschisch aux jeunes pour satisfaire leur désir d’entreprendre un voyage de rêve dans le rêve. Chacun entre dans son rêve et serre les poings. Seul le maître du thé, patron du lieu, et ses serveurs sont en dehors du coup, préparant et servant les boissons avec discrétion, allant et venant dune terrasse à une autre sans déranger le rêve de personne (Ben Jelloun, 2006, p. 12). En dehors des jeunes consommateurs du haschisch dénoncés dans cette partie du texte par le narrateur, à travers un langage critique, il s’agit d’un rejet du commerce destructeur des jeunes entrepris par un individu et ses collaborateurs qui, non seulement, sont en dehors du coup, mais servent les boissons avec discrétion. Dans cette partie du roman, lexpression être en dehors du coup, loin de présenter des personnages qui ne sont pas impliqués dans un complot, présente des personnages dont la conscience est corrompue par la drogue. Il y a une transmutation du champ lexical de complot au champ lexical de corruption. C’est l’expression de la condition de délire ou d’évasion dans laquelle le haschisch plonge les jeunes clients. Puisque les vendeurs sont conscients du mal que peut faire la consommation de leur marchandise, ils prennent soin de ne pas consommer pour être lucide pendant leurs transactions. De plus, sachant que leur commerce est très dangereux, destructeur et illégal, ils décident de servir les boissons contenant de la drogue dans la discrétion. La révélation de cette attitude est la condamnation de la destruction des jeunes dont les bénéfices certains sont la consolidation du chômage, la prostitution et la mort. Selon Christiane Albert et Marc Kober (2012) qui fait une analyse de la situation sociale désastreuse qui prévaut dans ce roman et ses conséquences :

Cette dénonciation, souvent proche du réquisitoire, correspond à l’engagement politique de l’écrivain, explicite dans tous ses textes, et notamment dans Partir qui évoque […] le chômage des jeunes diplômés pour lesquels la prostitution et l’exil sont les seules alternatives” (p. 49).

Le narrateur accuse le patron et ses collaborateurs de crime, dans la mesure où il montre que le patron est assez conscient que l’acte qu’il pose est destructeur et illégal. Si non, pourquoi servir la boisson dans la discrétion. Lorsque le propriétaire du Café sert la drogue en cachette, c’est parce qu’il est conscient de l’illégalité et du caractère anti social de cet acte dont il est le principal bénéficiaire. En fait, l’activité commerciale pour laquelle le patron est connu est la vente du café et non la vente du haschisch.

Donc, l’accord entre le vendeur et les clients est de créer dans cette fiction, à l’aide du haschisch, un voyage fictionnel, d’illusion, et destructeur, à l’image du vrai voyage, à l’aide d’embarcations de fortune, par le détroit qui fait des victimes tous les jours.

La Corruption Suicidaire ou Anthropophagique

Si la porte de la mort à la noyade de milliers de jeunes africains et maghrébins est régulièrement ouverte sur la méditerranée, c’est avec la complicité de certains personnages, des passeurs de renom comme Al Afia.

Selon ce roman, Al Afia est éduqué dans le trafic international illégal, c’est-à-dire le trafic humain fondé sur la corruption : Il était connu pour son activité de passeur, celui qui remplissait des barques de clandestins décidés à brûler locéan. Il mettait le feu à leurs documents pour ne pas être renvoyés chez eux en cas darrestation. []. Il était le seul à connaître tous les rouages, les bonnes personnes à voir en cas de difficulté” (Ben Jelloun, 2006, pp. 16-17). Ce témoignage présente un expert de la corruption dénoncé pour ses activités de passeur. En fait, le narrateur dont le témoignage se manifeste par l’emploi du plus que parfait et de l’imparfait pour décrire les actions et pour faire revivre les actions du passeur à son interlocuteur, condamne tous ceux qui embarquent des aventuriers désespérés dans un voyage à haut risque. Dans la dénonciation de l’organisation de ces voyages clandestins, le témoin narrateur met en relief le mépris de l’humain par ces passeurs, à l’image d’Al Afia qui remplissait les barques de clandestins”. C’est une image qui renvoie à la traite négrière, situation des esclaves entassés et transportés dans un inconfort inhumain. La seule différence ici est que les clandestins embarqués sont volontaires au départ. Selon Alexis Nouselovici (Nouss) (2013) qui lie la décision des clandestins à leurs antécédents sociaux, cette décision volontaire de partir répond à une problématique, car la fuite étant une forme de lutte (p. 5). Mais la condition des désespérés clandestins dans lembarcation importe peu. Ce qui est important cest largent payé pour les voyages. Ceux-ci sont embarqués malgré les risques déjà évidents que pourraient provoquer ces embarcations de fortune.

Le narrateur dénonce le caractère illégal de l’enrichissement d’Al Afia. Cette façon de s’enrichir illégalement, avec tout son décor de cadavres dans le détroit, est criminelle et rendue inacceptable par le témoignage. C’est une corruption économique passive. Dans sa condamnation, le narrateur remarque que le passeur clandestin met le feu aux documents des clandestins voyageurs pour pouvoir nier la présence des noyés dans son embarcation de fortune, dans le cas d’une catastrophe comme cela s’observe tous les jours en pleine mer. Ollivier (2002) estime de façon subtile, dans son roman, que ce soient des négriers colons ou des négriers des temps modernes, ceux-ci transforment la mer en un espace de tragédie déshumanisante. Car pour l’esclaves forcé, tous les malheurs de ce peuple lui sont toujours venus de la mer (p. 189). Quant aux contemporains qui sengagent dans cette incertaine traversée avec la volonté de vaincre lhumiliation quotidienne, ils sont régulièrement rejetés par la mer. Cest une allusion aux boat people haïtiens (Olivier, 2002, p. 208).

Logiquement, faire un voyage entre deux pays ou faire le commerce international nécessite le respect de certaines procédures qui permettent d’en être autorisé par les autorités qui, à leur tour, garantissent la sécurité et le bon déroulement de cette entreprise. Mais dans ce cas, Al Afia sort totalement de la procédure normale pour suivre le trafic clandestin dans lequel il est formé. Son entreprise consiste à recevoir de l’argent des étrangers et marocains voyageurs pour les faire passer clandestinement, avec tous les risques de perte en vies humaines que cela comporte. Cette corruption hémorragique détruit doublement le pays puisqu’elle tue l’économie et les bras valides du pays. Au même moment, ce témoignage dénonciateur est une interpellation de la conscience des ignorants au départ à la mort, pour leur demander de renoncer au suicide certain auquel ils s’exposent. C’est seul la mort qui renvoie un individu au désespoir certain, non corrigible et définitif. Sourieau (2007) confirme la détermination inébranlable des candidats à la mort quand elle dit : Quitter le pays, cest en effet lobsession de milliers de jeunes marocains, prêts à tout, même à perdre la vie, pour échapper au chômage, à la corruption, aux recruteurs islamiques et tout simplement à l’humiliation quotidienne” (pp. 1148-1149). Cette remarque de Sourieau qui permet de dévoiler les maux dont souffre la société marocaine, met en relief la détermination suicidaire qui anime les jeunes dans leur intention irréversible de quitter le pays. Et, si cette détermination mortelle continue sans être ébranlée, selon ce témoignage, cest parce quil existe des marchands de mort comme Al Afia qui vendent des illusions aveuglantes. C’est une dénonciation qui participe à la résistance et qui interpelle la conscience populaire afin de mettre fin à l’hémorragie de mort d’homme en haute mer.

Selon Azel, il suffit davoir un petit peu de pouvoir, ça se monnaye, et ça ne coûte pas cher, à peine le prix de quelques bouteilles de whisky(Ben Jelloun, 2006, p. 17). Dans cette partie du roman, Azel attaque les fonctionnaires par leur légèreté dans lexercice de leur fonction. Ce sont des gens corrompus qui troquent leur pouvoir avec des dons comme des bouteilles de whisky et même avec une soirée avec une pute (Ben Jelloun, 2006, p. 17). Ces différentes transactions mettent à nue la manière dont ces fonctionnaires pratiquent la corruption économique passive pour faciliter le trafic d’être humain qui est illégal. Il va même dans les détails pour que tout soit clair. Azel dévoile, à travers un langage corrompu, comment la grande corruption économique passive, les gros coups (Ben Jelloun, 2006, p. 17), fonctionne : De largent passe de main en main, tu veux que je ferme les yeux, précise-moi le jour et lheure, tauras pas de problème, mon frère, tu veux une signature, une petite griffe en bas de cette feuille, pas de problème, passe me voir, ou si tu préfères pas te déranger, envoie ton chauffeur” (Ben Jelloun, 2006, p. 17). Cette stratégie de l’argent qui passe de main en maindévoilée par le dénonciateur Azel, témoin des affaires corrompues, est lexpression du caractère pernicieux de la corruption. En fait il est très difficile de prouver cette corruption puisquil ne sera jamais question de voir les corrompus et corrupteurs en train de se donner de largent. Ben Jelloun (2008) confirme à ce sujet dans sa chronique : le propre -si je puis le dire- de la corruption est le manque de preuve. Largent passe alors dans la main des intermédiaires pour brouiller la preuve de la corruption. Comment peut-on imaginer que largent remis à un individu, par un chauffeur qui ne fait pas partie directement de la transaction, est destiné à la corruption ?

C’est donc l’impossibilité de prouver ces stratégies de corruption voilée qu’Azel tente de révéler, à travers son témoignage, pour attirer l’attention des populations ignorantes afin de s’opposer à ce phénomène, créateur de frustrations dans les sociétés.

Corruption par Collaboration Policière

Dans tous les pays, le rôle de la police, si elle respecte le droit civil, est de protéger les citoyens. Mais, contre toute attente, la police marocaine de cette société romanesque, privilégiant la corruption, est au service de certains individus. Il s’agit d’un environnement où le droit(Ben Jelloun, 2006, p. 18) découle de la puissance des corrompus et corrupteurs. En dautres termes, cest un État de la violation des droits de lHomme.

En effet, le narrateur présente un agent de police ivre, qui tente de rassurer Al Afia, le riche passeur de clandestins, sur l’arrestation prochaine du gênant Azel dont la voix monte de plus en plus fort (Ben Jelloun, 2006, p. 18). Cette voix dénonce de façon injurieuse le trafiquant :

Azel criait de plus en plus fort. Un des flics au bar, dans un état d’ébriété avancé, s’approcha d’Al Afia et lui glissa dans l’oreille : laisse-le-moi, il sera poursuivi pour atteinte à la sureté de l’État, l’État…ta, ta. ta… (Ben Jelloun, 2006, p. 18).

La description des protagonistes à travers différentes actions montre que le narrateur est un témoin oculaire au cœur de la mésentente entre Azel et le passeur en compagnie de l’agent de police. La présentation de cet agent qui semble vouloir montrer l’existence d’un État de droit n’est pas fortuite, car cet état d’alcoolique est-il compatible à la situation dans laquelle un agent de sécurité doit-il se trouver ? L’agent de police qui est chargé d’assurer la sécurité est dans un état d’ébriété avancé”. Donc, il ne peut plus se contrôler, il est mentalement corrompu, il ne se maîtrise plus et ne maîtrise plus rien autour de lui. Ce témoin met en relief l’inexistence de la sécurité au Maroc puisqu’un agent des forces de l’ordre qui perd l’équilibre et la mémoire par la consommation de l’alcool ne fait plus partie, à ce moment précis, de la sécurité dont il a la charge. D’ailleurs, pour montrer que la police ne compte pas, le corrompu, corrupteur professionnel, Al Afia, assure sa sécurité avec ses hommes de main qui lui obéissent dun signe de la tête (Ben Jelloun, 2006, p. 18). Dans cette partie, le roman critique linsécurité dans le pays et montre que ce sont les hommes dAl Afia, des non- professionnels de la sécurité qui font la loi. La police qui doit assurer avec équité la sécurité ne représente quun décor théâtral, ridicule au service des corrompus et corrupteurs. Alors, cette police foncièrement corrompue ne peut être l’objet de fierté par l’attitude de ce policier.

La police constitue donc, au contraire, un objet d’insécurité pour le peuple marocain dont la jeunesse est régulièrement victime des activités criminelles d’Al Afia, à l’image de Noureddine, le cousin germain d’Azel :

Le copain d’Azel était son cousin germain Noureddine, qu’il considérait comme son frère et qu’il destinait à sa sœur Kenza. Il s’était noyé lors d’une traversée nocturne où les hommes d’Al Afia avaient surchargé le rafiot. Vingt-quatre noyés en cette nuit d’Octobre où la tempête fut une excuse à la non-intervention de la Guardia Civil d’Almeria (Ben Jelloun, 2006, pp. 18-19).

Le narrateur dans cette partie du texte oriente son accusation sur trois groupes d’individus. Premièrement, il pointe du doigt Al Afia et son équipe de passeurs qui avaient surchargé” (Ben Jelloun, 2006, p. 19) lembarcation de fortune. La surcharge montre ouvertement que lembarcation nest pas dans une situation normale et règlementaire. À partir de cette surcharge, le responsable de lembarcation sait déjà quil met la vie des voyageurs en danger de mort. Mais malgré lassurance quil risque la vie des désespérés voyageurs, Al Afia ferme les yeux et ne pense qu’à ce qu’il va gagner. Il vend donc la mort aux ignorants, danse et se sucre sur les cadavres de victimes. Avec la dénonciation de tous les spéculateurs véreux comme Al Afia, le narrateur interpelle tous les rêveurs en les mettant en garde contre toutes tentatives de voyages suicidaires et en leur demandant de voyager dans la légalité afin que leur vie soit protégée. Deuxièmement, le narrateur dénonce avec virulence les agents de sécurité de l’Espagne qui laissent les voyageurs se noyer alors qu’ils peuvent leur apporter secours pour sauver des vies humaines. Ceci met à l’épreuve l’humanisme et les actions humanitaires qui existeraient de l’autre côté de la frontière. À partir du comportement de la Guardia Civil d’Almeria, on peut se poser la question de savoir, quelle est l’idée que ces agents de sécurité espagnole se font des clandestins voyageurs. Car la vie de ces clandestins désespérés est elle aussi chère que celle d’un mouton destiné à l’Aïd-el-kébir ? Les agents espagnols sont-ils différents d’Al Afia ? La responsabilité criminelle du refus d’assistance de personne gravement en danger n’est pas différente de la responsabilité criminelle de passeurs clandestins à l’aide d’embarcation de fortune. Si Al Afia commence le processus de la mort des voyageurs clandestins, la Guardia contribue à la fin de ce processus pour le rendre effectif. On pourrait donc affirmer que la Guardia Civil et Al Afia avec son équipe sont des cotueurs, cocriminels et coauteurs. Troisièmement, si malgré le fait que les autorités de Rabat envoyaient une patrouille de larmée pour arrêter des embarcations et leurs passeurs (Ben Jelloun, 2006, p. 19) quelques fois, Al Afia continue dopérer, cest que la réaction des autorités est très timide. Si non, on ne continuerait pas de compter les noyés tous les jours. À partir de là, le narrateur montre que, soit les autorités ne sont pas à la hauteur de la tâche que le peuple leur a confiée soit elles cautionnent ce genre de corruption. Si nous partons du fait que les autorités n’arrivent pas à arrêter le trafic clandestin de passeurs, c’est qu’elle ne maîtrise pas tous les rouages de cette clandestinité. Au contraire, cette lutte anti-clandestin prend le chemin de l’échec depuis le départ, dans la mesure où les passeurs comme Al Afia sont en très bonne collaboration avec la police qui leur permet d’éviter de temps en temps les trappes. Comme preuve, les rares fois où les hommes d’Al Afia sont arrêtés par les patrouilles militaires, Les flics de Tanger n’étaient surtout pas mis au courant (Ben Jelloun, 2006, p. 19). On peut donc affirmer que tant que la police de Tanger est avertie des patrouilles, le maître des passeurs, grâce à ses qualités de bon corrupteur sera également informé. Ce qui montre clairement que la police corrompue est totalement à sa solde.

Cette partie du roman met donc le doigt sur la corruption des agents de sécurité qui menace gravement la sécurité des honnêtes citoyens du pays à la merci des hommes de main d’Al Afia. Les agents de police qui sont garants de la sécurité sacrifient cette sécurité à Al Afia sur l’autel de la corruption économique passive. Cela se confirme par l’attitude de l’armée qui décide de ne plus informer les autorités de la police sur leurs intentions et leurs stratégies de lutte contre les activités des passeurs clandestins. Ce qui veut dire que la police ne représente plus rien pour la population marocaine, elle est présente pour orner l’Administration de ce pays. Doit-on continuer à entretenir une telle police avec l’argent des contribuables qui en sont régulièrement victimes ? C’est le triste sort réservé à la société marocaine totalement rongée et défigurée par la corruption rampante. À ce sujet Ouardighi dévoile le rapport accablant du Conseil de l’Europe sur la corruption des agents de sécurité au Maroc en disant : La police, la gendarmerie ou la douane marocaine qui sont censées donner lexemple, sont directement pointées du doigt par le rapport du Conseil de lEurope (Ouardighi, 2014). Si cette intervention confirme la responsabilité de la police dans la corruption mortelle, il n’en demeure pas moins que les autres corps de sécurité ne sont pas en reste.

À la prison de Tanger, il (Al Afia) avait ses entrées, connaissait le directeur et surtout les gardiens qu’il arrosait même quand il n’avait pas de copains détenus entre les murs” (Ben Jelloun, 2006, p. 19). Cette révélation du narrateur sur les relations d’Al Afia à la prison de Tanger est assez éloquente, car le verbe arrosait nest pas utilisé ici pour donner limage de gazon ou de fleurs qui sont en train d’être mouillés par un jardinier. Mais, il sagit darroser les hommes. Donc, ce verbe, contrairement à ce qu’on croirait, ne met pas en relief l’existence, mais donne une image montrant le directeur et les gardiens de la prison en train d’être corrompus par Al Afia avec d’énormes sommes d’argent. Ces individus s’enrichissent de ce fait, illicitement en pratiquant la corruption économique passive. Autrement dit, l’expression arrosait le directeur et le gardien de prison est une métaphore, cest-à-dire une comparaison sans morphème de comparaison. Donc, il sagit de comparer les hommes corrompus à des fleurs. Car lorsque les fleurs sont arrosées, c’est-à-dire sont mouillées, on assiste à une revitalisation de ces fleurs qui sont comme nourries. De la même façon le corrompu reçoit une rente qui fait de lui un homme riche. Donc, implicitement la rente reçue par le corrompu est comparée à l’eau utilisée pour revitaliser les fleurs. Le verbe arroser transmute du champ lexical de la botanique au champ lexical de corruption. Cest donc un symbole collectif qui permet de rapprocher différents secteurs de la vie sociale. Juliette Wedl (2007) confirme en disant : La fonction du système synchrone des symboles collectifs est dintégrer les positions sociales distinctes, les points de vue idéologique [] en suscitant des analogies (pp. 35-53). Lutilisation de ce symbole collectif dans cette partie du roman permet de dénoncer les directeurs et les gardes de prisons du Maroc pour montrer que, la prison qui est censée être une maison darrêt et de correction, est transformée en un refuge dentretien de criminels où la corruption prend le pas sur la retransformation ou la rééducation des criminels en être sociable. Ce qui rend cette détention inefficace et inutile.

Cette critique permet d’informer également les autorités sur les pratiques honteuses qui désacralisent les lois fondamentales du pays. Par la même occasion, le narrateur interpelle les dirigeants des prisons, pour leur rappeler l’importance de leur responsabilité qu’ils doivent assumer avec assez de diligence. De ce fait, tout individu qui nourrit l’intention d’aller contre les intérêts d’Al Afia doit être sûr et certain d’être en danger permanent. Car en l’offensant, ne subirait-on pas le même sort qu’Azel, violemment victime des hommes de main de celui-ci :

Al Afia faisait mine de ne pas l’entendre jusqu’à cette nuit où il l’appela de son vrai nom et le qualifia de ‘Zamel’, c'est-à-dire d’homosexuel passif. La honte suprême ! […] Le petit avait dépassé les limites. Il fallait lui donner une bonne leçon : ‘Espèce d’intellectuel, tiens, prend, t’as de la chance, ici on n’aime pas les mecs, sinon, ça fait longtemps qu’on t’aurait enfilé ! Tu craches sur ton pays, tu en dis du mal, t’inquiète pas, la police se chargera de te faire dissoudre dans de l’acide (Ben Jelloun, 2006, p. 21).

L’homme corrompu (Al Afia) s’est tellement senti touché au plus profond de lui-même qu’il avoue à quelle fin il utilise la police. Mais tout d’abord, il qualifie Azel d’intellectuel. Normalement, un homme doit être fier d’être reconnu comme un intellectuel. Ici c’est totalement le contraire dans la mesure où les intellectuels de ce Maroc romanesque sont considérés comme des pauvres, des misérables. D’où, très peu de considération pour eux dans une société où on pense qu’il n’est pas nécessaire d’avoir des diplômes pour devenir riche. Ce qui est important, c’est savoir faire comme tout le monde. Puisque la corruption est devenue une pratique culturelle, être corrompu est désormais un statut normal et souhaité. Donc faire comme tout le monde revient à pratiquer la corruption.

Dans cette société romanesque, les Marocains n’ont que faire des diplômes qui ne peuvent pas leur rapporter de l’argent, comme le trafic de clandestins qui enrichit en faisant des morts. Ainsi, Al Afia promet à son adversaire Azel qu’il chargera la police de le faire dissoudre dans lacide (Ben Jelloun, 2006, p. 21). Pour pouvoir arracher cet aveu qui est une pratique régulière dAl Afia, Azel essaie de détruire son image de marque dans son environnement immédiat. En fait, la société marocaine, à la différence des sociétés occidentales, a de l’aversion pour l’homosexualité. De ce fait, traiter une personne d’homosexuelle est pire que traiter cette personne de criminelle. Selon Albert et Kober (2012), la sodomie est considérée par les Marocains comme le comble de lhumiliation (p. 50). À partir de cette conception, Al Afia, très aimé et puissant dans son environnement ne peut tolérer une telle offense. Azel a donc dépassé les limites (Ben Jelloun, 2006, p. 21). Il est inacceptable d’être présenté comme un homme qui baigne dans des attitudes reconnues ou considérées comme corrompues dans la société marocaine. Pour le Marocain, il est totalement impensable qu’il soit qualifié de la sorte. Mais la question à se poser est la suivante : Est-ce en réalité l’homosexualité n’existe pas dans la société marocaine, ou bien c’est parce qu’elle est rejetée culturellement que les uns et les autres s’en croient offensés et présentent une fausse apparence ? Selon l'anthropologue Beaumont (2914), le dévoilement de l'homosexualité conduit au durcissement des attitudes envers les homosexuels. On leur reproche de dire tout haut ce que tous savaient déjà”. Ce texte, en dehors de la frustration d’Al Afia qu’elle permet d’observer, met en relief la situation extrêmement difficile que pourrait rencontrer un homosexuel dans les sociétés maghrébines de façon générale et dans la société marocaine de façon particulière. Pour cette société, l’homosexualité est une déviation qui pervertit les mœurs. Le problème fondamental est de savoir qu’il serait contradictoire de vouloir entretenir de bonnes relations d’affaires, culturelles et de cohabitation avec des sociétés dans lesquelles l’homosexualité est une partie intégrante de la culture, et au même moment exprimer une certaine haine à l’égard des homosexuels. Selon Armin Arefi qui ironise le refoulement du paquebot transportant des homosexuels de Rabat : On peut être la nouvelle destination reine de la nuit et ne pas tolérer la présence d'homosexuels sur son sol (Arefi, 2012). La présentation de la situation des homosexuels dans cette société romanesque est une problématique sociale face à larticle 489 du code pénal marocain qui condamne de trois mois à trois ans toute personne coupable dhomosexualité” (Arefi, 2012). Car le respect de la différence et le respect du droit dexister s’imposent désormais dans le concert des nations où les peuples ne peuvent plus vivre en autarcie et où on retrouve désormais les mêmes habitudes, tant à Tanger qu’à Madrid. Selon Albert et Kober (2012) :

Les espaces tangérois, marocain et espagnol finissent par être indifférenciés et enchevêtrés de telle manière qu’ils dessinent une nouvelle spatialité qui s’appréhende en regard de la mondialisation et induisent d’autres pratiques de la ville qui inscrivent de la mobilité et du parcours dans l’espace du texte (p. 50).

D’ailleurs, le tourisme est l’un des secteurs les plus importants qui permettent de revitaliser l’économie du Maroc. Au-delà de l’initiative de la revendication des droits d’égalité et d’équité, ce roman dénonce la puissance d’Al Afia qui charge des agents de police d’actes ignobles et criminels, c'est-à-dire de faire dissoudre un homme dans de lacide (Ben Jelloun, 2006, p. 21). Cest la dénonciation des pratiques qui existent dans les pays où les droits de l’homme ne sont pas respectés. Car les citoyens, surtout les opposants disparaissent à jamais, après leur arrestation, et ne laissent plus de traces. De cette situation de disparition comme si cette personne n’existe pas, naît l’expression faire dissoudre dans de lacide. Et cette expression permet de faire un clin d’œil aux hommes politiques arrêtés, dont on na plus de nouvelles et de traces. Ce sont des pratiques de pouvoirs corrompus, dictatoriaux et violents afin d’éliminer et d’étouffer toutes formes de contestation. Ceci, pour créer une atmosphère de terreur permanente au sein de la population.

De plus, si dans une telle société, un homme comme Al Afia constitue une autorité particulière et fait agir la police corrompue à sa guise en la détournant de son objectif principal, c’est qu’il s’agit d’un environnement où les populations sont sans défense, une société où les populations sont à la merci des criminels. Dans cette situation, les désespérés ne voient pas d’autres solutions que le départ pour l’exil où ils pensent trouver le bonheur perdu. C’est le cas d’Azel qui décida de quitter ce pays (Ben Jelloun, 2006, p. 22). Mais dans un premier temps, sa situation de désespéré le projette dans une imagination d’homme victime d’un accident dautocar où il perdrait la vie et en finirait avec une situation sans issue (p. 22). Cette fiction dAzel montre que les jeunes marqués par un désespoir profond ne croient plus en leur pays et à leur avenir déjà noyé sous le joug de la corruption. Si un jeune arrive à souhaiter sa propre mort qui est une forme de suicide imaginaire, solution extrême face à limpossibilité d’une lecture prometteuse, on ne peut plus s’étonner que les jeunes se lancent dans une aventure suicidaire et périlleuse sur la méditerranée. C’est l’image d’un pays qui croule sous un véritable malaise, qui pousse donc les jeunes vers l’exile. De ce fait, les jeunes sont à la merci de tous ceux qui leur promettent une aide pour arriver à leur fin. Le réseau des islamistes n’est pas en reste.

Conclusion

Au terme de cette présentation des différents témoignages qui contribuent à la lutte contre la corruption économique passive dans ce roman, on peut noter que la corruption est un phénomène social rendu pernicieux par les mécanismes inventés par les corrompus selon les circonstances, les périodes et l’objet de corruption concerné. Les intentions de gains faciles ont transformé l’homme en loup contre l’homme de telle sorte que le commerce se fait dans sa dimension la plus déshumanisante. Ainsi les Cafés qui sont des lieux de recréation sont transformés en espace de vente et de consommation de drogue dure qui détruit continuellement la jeunesse. Ensuite, la poursuite de la richesse illicite enlève à l’homme toute sa valeur pour le transformer en simple marchandise sans valeur fixe, c’est-à-dire objet de spéculation. Ainsi, les trafiquants passeurs, avec des embarcations de fortunes, déversent des dizaines de voyageurs désespérés dans la méditerranée sans compassion. Surtout dans cette situation, c’est l’argent des voyageurs qui est important et non leur vie. Ce témoignage ne se situe pas dans une narration d’histoires distractives, mais se positionne comme un grand cri de cœur dont l’amertume et les douleurs retentissent au rythme d’un tambour dont les sons sont corrompus par des annonces funèbres.

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