Article Citation: Wabiy Salawu (2020). Témoignage Dénonciateur Des Stratégies De Corruption À Travers Partir De Tahar. Ben Jelloun. DEGEL: The Journal of the Faculty of Arts and Islamic Studies, Vol. 18, No. 2. ISSN 0794-9316
TEMOIGNAGE DENONCIATEUR DES STRATEGIES
DE CORRUPTION À TRAVERS PARTIR DE
TAHAR. BEN JELLOUN
By
Wabiy Salawu
Abstract
The witness statement makes it
possible to discover, to understand and to have a real picture about
surroundings of situation in which we are not involved. But certain testimonies
intent to criticise and denounce some systems that contribute to destroy the
society. In fact, it is a situation of resistance. This article examines
denunciations of different passive economic corruption strategies, different
transaction methods with illegal profit initiated by corrupted person through Partir of Ben Jelloun (2006). This
novel, a social, historical and cultural testimony, presents a society that is
rotting away under the weight of corruption pandemic. The daily humiliation
makes vulnerable young persons which desire and hope are limited, from now on,
to a trip better than their day-to-day existence. Consequently, this critical
study through the lens of Jürgen Link and Ursula Link’s (1985) ‟Interdiscursive Event”, a forged metaphor, that singled
out The System of Collective Symbols, will allow going through the multifarious
contours of a testimony used as a denunciation tool of different passive
economic corruption strategies.
Résumé
Le témoignage d’un individu permet de
découvrir, de comprendre et de se faire une idée nette des contours d’une
situation à laquelle nous n’avons pas participé. Cependant, certains
témoignages ont pour intention de critiquer et de dénoncer des systèmes qui
contribuent à détruire la société. En fait, il s’agit dans cette situation
d’une forme de résistance. Cet article se penche sur la dénonciation de
différentes stratégies de la corruption économique passive, c’est-à-dire de
différentes méthodes de transactions à profit illégal initiées par le corrompu,
à travers Partir de Ben Jelloun
(2006). Ce roman, un témoignage historique et culturel, présente une
société qui croupit sous le joug de la corruption endémique. Cette humiliation
quotidienne rend vulnérable les jeunes dont le désir et l’espoir se limitent
désormais au voyage vers un ailleurs paradisiaque, de préférence sans retour.
Alors, cette étude critique du roman de Ben Jelloun, à l’aide de la théorie de ‟l’Événement
Interdiscursif” de Jürgen et Ursula (1985), une
métaphore forgée qui privilégie le système synchrone des symboles collectifs,
permettra de parcourir les frustrations liées à la corruption déshumanisante.
L’application du système des symboles, au-delà du caractère fluctuant des mots,
se servira des expressions et des idées qui se manifestent au sein du texte
pour y dégager les contours d’un témoignage utilisé comme moyen de dénonciation
de la corruption économique passive.
Introduction
Il existe deux types de corruption dont
celle dite active qui est toute transaction illicite initiée par le corrupteur
et qui bénéficie à une personne ou à un groupe de personnes. L’autre est la
corruption passive qui est toute transaction illicite initiée par le corrompu
et qui bénéficie également à une personne ou à un groupe de personnes. Notre
intérêt dans cette étude se focalisera sur La corruption économique passive.
Elle est présentée dans partir de Ben Jelloun (2006) comme directement
et indirectement économique, surtout initiée au profit du corrompus.
En révélant les préoccupations de la
vie sociale, Stendhal (1964) estime de façon ironique, dans une épigraphe
attribuée à Saint-Réal : ‟le roman est un miroir qui se promène sur une grande route” (p. 361). Ainsi, si le roman peut se présenter comme le miroir reflétant la vie sociale, il peut également servir d’instrument qui permet d’interroger la société sur ses différents aspects.
Le témoignage de ce roman nous plonge
dans un environnement gangrené par de multiples maux dont le chômage, la drogue
et la corruption ponctuée par la prostitution, le désespoir et les trafics
provoquant l’insécurité. C’est la ville de Tanger, à quatorze kilomètres du sud
de l’Espagne où rêvent aller la majorité des jeunes qui pensent y trouver le
paradis tant souhaité. Ainsi, Azel, le personnage principal de Partir (2006), un jeune diplômé de
droit, chômeur de son état et qui est nourri du même désire de quitter le
Maroc, est tabassé et malmené par les hommes de main d’Al Afia, le plus grand
trafiquant de la ville. Mal en point, il est ramassé par Miguel, un Espagnol
touriste qui se conduit en bienfaiteur. S’il a sauvé Azel, il profite du rêve
de tous les jeunes et propose de faire partir celui-ci en Espagne, à condition
d’accepter d’être son partenaire. Donc le corps d’Azel devient un objet de
spéculation. L’étude critique de cette corruption économique passive se fera à
partir de la notion théorique de ‟l’Événement
Interdiscursif” qui privilégie le Système de ‟Symboles Collectifs ou métaphore forgée” (Link-Heer et Link, 1985, pp. 31-52). Selon l’explication de Juliette Wedl (2007), chez les Link, ‟les Symboles
Collectifs appartiennent à l’Interdiscours en tant que plus petits
dénominateurs communs de discours spécialisé” (pp. 35-53). Le système de
Symboles a donc pour objectif de créer, en théorie, un esprit fédérateur et
d’intégrer les positions sociales distinctes, les points de vue idéologiques et
de produire l’impression d’une unité culturelle à travers des analogies. Par
exemple, des actions antidémocratiques, antisportives et l’injustice sont
représentées par le symbole collectif de la corruption.
Alors, cet article montre comment, à
travers le témoignage sur la vie quotidienne d’une société, ce roman dénonce
les différentes stratégies de la corruption économique passive pour contribuer
à la résistance ou à la lutte contre ce fléau destructeur.
La Corruption Transactive de la
Destruction
La première partie du roman présente le
Café Hafa, face à la mer, dans lequel on vend discrètement du haschisch aux
jeunes pour satisfaire leur désir d’entreprendre un voyage de rêve dans le
rêve. ‟Chacun entre dans son rêve et serre les poings. Seul le maître du thé, patron du lieu, et ses serveurs sont
en dehors du coup, préparant et servant
les boissons avec discrétion, allant et
venant d’une terrasse à une autre sans déranger le rêve de personne” (Ben Jelloun, 2006, p. 12). En dehors des jeunes
consommateurs du haschisch dénoncés dans cette partie du texte par le
narrateur, à travers un langage critique, il s’agit d’un rejet du commerce
destructeur des jeunes entrepris par un individu et ses collaborateurs qui, non
seulement, ‟sont en dehors du coup”, mais servent ‟les boissons avec discrétion”. Dans cette partie du roman, l’expression être ‟en dehors du coup”, loin de présenter des personnages qui ne sont pas impliqués dans un complot, présente des personnages dont la conscience est corrompue
par la drogue. Il y a une transmutation du champ lexical de complot au champ
lexical de corruption. C’est l’expression de la condition de délire ou
d’évasion dans laquelle le haschisch plonge les jeunes clients. Puisque les
vendeurs sont conscients du mal que peut faire la consommation de leur
marchandise, ils prennent soin de ne pas consommer pour être lucide pendant
leurs transactions. De plus, sachant que leur commerce est très dangereux,
destructeur et illégal, ils décident de servir les boissons contenant de la
drogue dans la discrétion. La révélation de cette attitude est la condamnation
de la destruction des jeunes dont les bénéfices certains sont la consolidation
du chômage, la prostitution et la mort. Selon Christiane Albert et Marc Kober
(2012) qui fait une analyse de la situation sociale désastreuse qui prévaut
dans ce roman et ses conséquences :
Cette dénonciation, souvent proche du
réquisitoire, correspond à l’engagement politique de l’écrivain, explicite dans
tous ses textes, et notamment dans Partir
qui évoque […] le chômage des jeunes diplômés pour lesquels la prostitution et
l’exil sont les seules alternatives” (p. 49).
Le narrateur accuse le patron et ses
collaborateurs de crime, dans la mesure où il montre que le patron est assez
conscient que l’acte qu’il pose est destructeur et illégal. Si non, pourquoi
servir la boisson dans la discrétion. Lorsque le propriétaire du Café sert la
drogue en cachette, c’est parce qu’il est conscient de l’illégalité et du
caractère anti social de cet acte dont il est le principal bénéficiaire. En
fait, l’activité commerciale pour laquelle le patron est connu est la vente du
café et non la vente du haschisch.
Donc, l’accord entre le vendeur et les
clients est de créer dans cette fiction, à l’aide du haschisch, un voyage
fictionnel, d’illusion, et destructeur, à l’image du vrai voyage, à l’aide
d’embarcations de fortune, par le détroit qui fait des victimes tous les jours.
La Corruption Suicidaire ou
Anthropophagique
Si la porte de la mort à la noyade de
milliers de jeunes africains et maghrébins est régulièrement ouverte sur la
méditerranée, c’est avec la complicité de certains personnages, des passeurs de
renom comme Al Afia.
Selon ce roman, Al Afia est éduqué dans
le trafic international illégal, c’est-à-dire le trafic humain fondé sur la
corruption : ‟Il était connu pour son activité de passeur, celui qui remplissait des barques de
clandestins décidés à brûler l’océan. Il mettait le feu à leurs documents pour ne pas être renvoyés chez eux en cas d’arrestation. […]. Il était le seul à connaître tous les rouages, les bonnes personnes à voir en cas de difficulté” (Ben Jelloun, 2006, pp. 16-17). Ce témoignage présente un expert de la corruption dénoncé pour ses activités de passeur. En
fait, le narrateur dont le témoignage se manifeste par l’emploi du plus que
parfait et de l’imparfait pour décrire les actions et pour faire revivre les
actions du passeur à son interlocuteur, condamne tous ceux qui embarquent des
aventuriers désespérés dans un voyage à haut risque. Dans la dénonciation de
l’organisation de ces voyages clandestins, le témoin narrateur met en relief le
mépris de l’humain par ces passeurs, à l’image d’Al Afia qui ‟remplissait les
barques de clandestins”. C’est une image qui renvoie à la traite négrière,
situation des esclaves entassés et transportés dans un inconfort inhumain. La
seule différence ici est que les clandestins embarqués sont volontaires au
départ. Selon Alexis Nouselovici (Nouss) (2013) qui lie la décision des
clandestins à leurs antécédents sociaux, cette décision volontaire de partir
répond à une problématique, car ‟la fuite étant une forme de lutte” (p. 5). Mais la condition des désespérés clandestins dans l’embarcation importe peu. Ce qui est important c’est l’argent payé pour les voyages. Ceux-ci sont embarqués malgré les risques
déjà évidents que pourraient provoquer ces embarcations de fortune.
Le narrateur dénonce le caractère
illégal de l’enrichissement d’Al Afia. Cette façon de s’enrichir illégalement,
avec tout son décor de cadavres dans le détroit, est criminelle et rendue
inacceptable par le témoignage. C’est une corruption économique passive. Dans
sa condamnation, le narrateur remarque que le passeur clandestin met le feu aux
documents des clandestins voyageurs pour pouvoir nier la présence des noyés
dans son embarcation de fortune, dans le cas d’une catastrophe comme cela
s’observe tous les jours en pleine mer. Ollivier (2002) estime de façon
subtile, dans son roman, que ce soient des négriers colons ou des négriers des
temps modernes, ceux-ci transforment la mer en un espace de tragédie
déshumanisante. Car pour l’esclaves forcé, ‟tous les malheurs
de ce peuple lui sont toujours venus de la mer” (p. 189). Quant aux contemporains qui s’engagent dans cette incertaine traversée avec la volonté de vaincre l’humiliation quotidienne, ils sont régulièrement rejetés par la mer. C’est une allusion aux ‟boat people haïtiens” (Olivier, 2002, p. 208).
Logiquement, faire un voyage entre deux
pays ou faire le commerce international nécessite le respect de certaines
procédures qui permettent d’en être autorisé par les autorités qui, à leur
tour, garantissent la sécurité et le bon déroulement de cette entreprise. Mais
dans ce cas, Al Afia sort totalement de la procédure normale pour suivre le
trafic clandestin dans lequel il est formé. Son entreprise consiste à recevoir
de l’argent des étrangers et marocains voyageurs pour les faire passer
clandestinement, avec tous les risques de perte en vies humaines que cela
comporte. Cette corruption hémorragique détruit doublement le pays puisqu’elle
tue l’économie et les bras valides du pays. Au même moment, ce témoignage
dénonciateur est une interpellation de la conscience des ignorants au départ à
la mort, pour leur demander de renoncer au suicide certain auquel ils
s’exposent. C’est seul la mort qui renvoie un individu au désespoir certain,
non corrigible et définitif. Sourieau (2007) confirme la détermination
inébranlable des candidats à la mort quand elle dit : ‟Quitter le pays, c’est en effet l’obsession de milliers de jeunes marocains, prêts à tout, même à perdre la
vie, pour échapper au chômage, à la corruption, aux recruteurs islamiques et
tout simplement à l’humiliation quotidienne” (pp. 1148-1149). Cette remarque de
Sourieau qui permet de dévoiler les maux dont souffre la société marocaine, met
en relief la détermination suicidaire qui anime les jeunes dans leur intention
irréversible de ‟quitter le pays”. Et, si cette détermination mortelle continue sans être ébranlée, selon ce témoignage, c’est parce qu’il existe des marchands de mort comme
Al Afia qui vendent des illusions aveuglantes. C’est une dénonciation qui
participe à la résistance et qui interpelle la conscience populaire afin de
mettre fin à l’hémorragie de mort d’homme en haute mer.
Selon Azel, ‟il suffit d’avoir un petit peu de pouvoir, ça se monnaye, et ça ne coûte pas cher, à peine le prix de quelques bouteilles de whisky” (Ben Jelloun, 2006, p. 17). Dans cette
partie du roman, Azel attaque les fonctionnaires par leur légèreté dans l’exercice de leur fonction. Ce sont des gens corrompus qui troquent leur
pouvoir avec des dons comme des ‟bouteilles de whisky” et même avec ‟une soirée avec une pute” (Ben Jelloun, 2006, p. 17). Ces différentes transactions mettent à nue la manière dont ces fonctionnaires pratiquent la corruption économique passive pour
faciliter le trafic d’être humain qui est illégal. Il va même dans les détails
pour que tout soit clair. Azel dévoile, à travers un langage corrompu, comment
la grande corruption économique passive, ‟les gros coups” (Ben Jelloun, 2006, p. 17), fonctionne : ‟De l’argent passe de main en main, tu veux que je ferme les
yeux, précise-moi le jour et l’heure, t’auras pas de problème, mon frère, tu veux une signature, une petite griffe en bas de
cette feuille, pas de problème, passe me voir, ou si tu préfères pas te
déranger, envoie ton chauffeur” (Ben Jelloun, 2006, p. 17). Cette stratégie de
l’argent qui ‟passe de main en main” dévoilée par le dénonciateur Azel, témoin des affaires
corrompues, est l’expression du caractère pernicieux de la corruption. En fait il est très difficile de prouver cette corruption puisqu’il ne sera jamais question de voir les corrompus et
corrupteurs en train de se donner de l’argent. Ben Jelloun (2008) confirme à ce sujet dans sa chronique : ‟le propre -si je
puis le dire- de la corruption est le manque de preuve”. L’argent passe alors dans la main des intermédiaires pour brouiller la preuve de la corruption.
Comment peut-on imaginer que l’argent remis à un individu, par un chauffeur qui ne
fait pas partie directement de la transaction, est destiné à la corruption ?
C’est donc l’impossibilité de prouver
ces stratégies de corruption voilée qu’Azel tente de révéler, à travers son
témoignage, pour attirer l’attention des populations ignorantes afin de
s’opposer à ce phénomène, créateur de frustrations dans les sociétés.
Corruption par Collaboration Policière
Dans tous les pays, le rôle de la
police, si elle respecte le droit civil, est de protéger les citoyens. Mais,
contre toute attente, la police marocaine de cette société romanesque,
privilégiant la corruption, est au service de certains individus. Il s’agit
d’un environnement où le ‟droit” (Ben Jelloun, 2006, p. 18) découle de la puissance des corrompus et corrupteurs. En d’autres termes, c’est un État de la violation des droits de l’Homme.
En effet, le narrateur présente un
agent de police ivre, qui tente de rassurer Al Afia, le riche passeur de
clandestins, sur l’arrestation prochaine du gênant Azel dont la voix monte ‟de plus en plus
fort” (Ben Jelloun, 2006, p. 18). Cette voix
dénonce de façon injurieuse le trafiquant :
Azel criait de plus en plus fort. Un
des flics au bar, dans un état d’ébriété avancé, s’approcha d’Al Afia et lui
glissa dans l’oreille : laisse-le-moi, il sera poursuivi pour atteinte à
la sureté de l’État, l’État…ta, ta. ta… (Ben Jelloun, 2006, p. 18).
La description des protagonistes à
travers différentes actions montre que le narrateur est un témoin oculaire au
cœur de la mésentente entre Azel et le passeur en compagnie de l’agent de
police. La présentation de cet agent qui semble vouloir montrer l’existence
d’un État de droit n’est pas fortuite, car cet état d’alcoolique est-il
compatible à la situation dans laquelle un agent de sécurité doit-il se
trouver ? L’agent de police qui est chargé d’assurer la sécurité est ‟dans un état d’ébriété avancé”. Donc, il ne peut plus se contrôler, il est mentalement
corrompu, il ne se maîtrise plus et ne maîtrise plus rien autour de lui. Ce
témoin met en relief l’inexistence de la sécurité au Maroc puisqu’un agent des
forces de l’ordre qui perd l’équilibre et la mémoire par la consommation de
l’alcool ne fait plus partie, à ce moment précis, de la sécurité dont il a la
charge. D’ailleurs, pour montrer que la police ne compte pas, le corrompu,
corrupteur professionnel, Al Afia, assure sa sécurité avec ses hommes de main
qui ‟lui obéissent d’un signe de la tête” (Ben Jelloun, 2006, p. 18). Dans cette
partie, le roman critique l’insécurité dans le pays et montre que ce sont les hommes d’Al Afia, des non- professionnels de la sécurité qui font la loi. La police qui doit assurer avec équité la sécurité ne représente qu’un décor théâtral, ridicule au service des corrompus et corrupteurs. Alors, cette police foncièrement
corrompue ne peut être l’objet de fierté par l’attitude de ce policier.
La police
constitue donc, au contraire, un objet d’insécurité pour le peuple marocain
dont la jeunesse est régulièrement victime des activités criminelles d’Al Afia,
à l’image de Noureddine, le cousin germain d’Azel :
Le copain d’Azel était son cousin
germain Noureddine, qu’il considérait comme son frère et qu’il destinait à sa
sœur Kenza. Il s’était noyé lors d’une traversée nocturne où les hommes d’Al
Afia avaient surchargé le rafiot. Vingt-quatre noyés en cette nuit d’Octobre où
la tempête fut une excuse à la non-intervention de la Guardia Civil d’Almeria
(Ben Jelloun, 2006, pp. 18-19).
Le narrateur dans cette partie du texte
oriente son accusation sur trois groupes d’individus. Premièrement, il pointe
du doigt Al Afia et son équipe de passeurs qui ‟avaient surchargé” (Ben Jelloun, 2006, p. 19) l’embarcation de fortune. La ‟surcharge” montre ouvertement que l’embarcation n’est pas dans une situation normale et règlementaire. À partir de cette surcharge, le responsable de l’embarcation sait déjà qu’il met la vie des voyageurs en danger de mort. Mais malgré l’assurance qu’il risque la vie des désespérés
voyageurs, Al Afia ferme les yeux et ne pense qu’à ce qu’il va gagner. Il vend
donc la mort aux ignorants, danse et se sucre sur les cadavres de victimes.
Avec la dénonciation de tous les spéculateurs véreux comme Al Afia, le
narrateur interpelle tous les rêveurs en les mettant en garde contre toutes
tentatives de voyages suicidaires et en leur demandant de voyager dans la
légalité afin que leur vie soit protégée. Deuxièmement, le narrateur dénonce
avec virulence les agents de sécurité de l’Espagne qui laissent les voyageurs
se noyer alors qu’ils peuvent leur apporter secours pour sauver des vies
humaines. Ceci met à l’épreuve l’humanisme et les actions humanitaires qui
existeraient de l’autre côté de la frontière. À partir du comportement de la
Guardia Civil d’Almeria, on peut se poser la question de savoir, quelle est
l’idée que ces agents de sécurité espagnole se font des clandestins voyageurs.
Car la vie de ces clandestins désespérés est elle aussi chère que celle d’un
mouton destiné à l’Aïd-el-kébir ? Les agents espagnols sont-ils différents
d’Al Afia ? La responsabilité criminelle du refus d’assistance de personne
gravement en danger n’est pas différente de la responsabilité criminelle de
passeurs clandestins à l’aide d’embarcation de fortune. Si Al Afia commence le
processus de la mort des voyageurs clandestins, la Guardia contribue à la fin
de ce processus pour le rendre effectif. On pourrait donc affirmer que la
Guardia Civil et Al Afia avec son équipe sont des cotueurs, cocriminels et
coauteurs. Troisièmement, si malgré le fait que ‟les autorités de Rabat envoyaient une patrouille de l’armée pour arrêter des embarcations et leurs passeurs” (Ben Jelloun, 2006, p. 19) quelques fois, Al Afia
continue d’opérer, c’est que la réaction des autorités est très timide. Si non, on ne continuerait pas de compter les noyés tous les jours. À partir de là, le narrateur montre que, soit les autorités ne sont pas à la
hauteur de la tâche que le peuple leur a confiée soit elles cautionnent ce
genre de corruption. Si nous partons du fait que les autorités n’arrivent pas à
arrêter le trafic clandestin de passeurs, c’est qu’elle ne maîtrise pas tous
les rouages de cette clandestinité. Au contraire, cette lutte anti-clandestin
prend le chemin de l’échec depuis le départ, dans la mesure où les passeurs
comme Al Afia sont en très bonne collaboration avec la police qui leur permet
d’éviter de temps en temps les trappes. Comme preuve, les rares fois où les
hommes d’Al Afia sont arrêtés par les patrouilles militaires, ‟Les flics de
Tanger n’étaient surtout pas mis au courant” (Ben Jelloun, 2006, p. 19). On peut donc affirmer que tant que
la police de Tanger est avertie des patrouilles, le maître des passeurs, grâce à ses qualités de bon corrupteur sera également informé. Ce qui montre clairement que la police corrompue est totalement à sa solde.
Cette partie du roman met donc le doigt
sur la corruption des agents de sécurité qui menace gravement la sécurité des
honnêtes citoyens du pays à la merci des hommes de main d’Al Afia. Les agents
de police qui sont garants de la sécurité sacrifient cette sécurité à Al Afia
sur l’autel de la corruption économique passive. Cela se confirme par
l’attitude de l’armée qui décide de ne plus informer les autorités de la police
sur leurs intentions et leurs stratégies de lutte contre les activités des
passeurs clandestins. Ce qui veut dire que la police ne représente plus rien
pour la population marocaine, elle est présente pour orner l’Administration de
ce pays. Doit-on continuer à entretenir une telle police avec l’argent des
contribuables qui en sont régulièrement victimes ? C’est le triste sort
réservé à la société marocaine totalement rongée et défigurée par la corruption
rampante. À ce sujet Ouardighi dévoile le rapport accablant du Conseil de
l’Europe sur la corruption des agents de sécurité au Maroc en disant : ‟La police, la
gendarmerie ou la douane marocaine qui sont censées donner l’exemple, sont directement pointées du doigt par le rapport du Conseil de l’Europe” (Ouardighi, 2014). Si cette intervention confirme la responsabilité de la police dans la corruption mortelle, il n’en
demeure pas moins que les autres corps de sécurité ne sont pas en reste.
‟À la prison de
Tanger, il (Al Afia) avait ses entrées, connaissait le directeur et surtout les
gardiens qu’il arrosait même quand il n’avait pas de copains détenus entre les
murs” (Ben Jelloun, 2006, p. 19). Cette révélation du narrateur sur les
relations d’Al Afia à la prison de Tanger est assez éloquente, car le verbe ‟arrosait” n’est pas utilisé ici pour donner l’image de gazon ou de fleurs qui sont en train d’être mouillés par un jardinier. Mais, il s’agit d’arroser les hommes. Donc, ce verbe,
contrairement à ce qu’on croirait, ne met pas en relief l’existence, mais donne
une image montrant le directeur et les gardiens de la prison en train d’être
corrompus par Al Afia avec d’énormes sommes d’argent. Ces individus
s’enrichissent de ce fait, illicitement en pratiquant la corruption économique
passive. Autrement dit, l’expression ‟arrosait le directeur et le gardien de
prison” est une métaphore, c’est-à-dire une comparaison sans morphème de comparaison. Donc, il s’agit de comparer les hommes corrompus à des fleurs. Car lorsque les fleurs sont arrosées,
c’est-à-dire sont mouillées, on assiste à une revitalisation de ces fleurs qui
sont comme nourries. De la même façon le corrompu reçoit une rente qui fait de
lui un homme riche. Donc, implicitement la rente reçue par le corrompu est
comparée à l’eau utilisée pour revitaliser les fleurs. Le verbe ‟arroser” transmute du champ lexical de la botanique au champ
lexical de corruption. C’est donc un symbole collectif qui permet de rapprocher différents secteurs de la vie sociale. Juliette Wedl (2007)
confirme en disant : ‟La fonction du système synchrone des symboles collectifs est d’intégrer les positions sociales distinctes, les points de vue idéologique […] en suscitant des analogies” (pp. 35-53). L’utilisation de ce
symbole collectif dans cette partie du roman permet de dénoncer les directeurs et les gardes de prisons du Maroc
pour montrer que, la prison qui est censée être une maison d’arrêt et de correction, est transformée en un refuge d’entretien de
criminels où la corruption prend le pas sur la
retransformation ou la rééducation des criminels en être sociable. Ce qui rend
cette détention inefficace et inutile.
Cette critique permet d’informer
également les autorités sur les pratiques honteuses qui désacralisent les lois
fondamentales du pays. Par la même occasion, le narrateur interpelle les
dirigeants des prisons, pour leur rappeler l’importance de leur responsabilité
qu’ils doivent assumer avec assez de diligence. De ce fait, tout individu qui
nourrit l’intention d’aller contre les intérêts d’Al Afia doit être sûr et
certain d’être en danger permanent. Car en l’offensant, ne subirait-on pas le
même sort qu’Azel, violemment victime des hommes de main de celui-ci :
Al Afia faisait mine de ne pas
l’entendre jusqu’à cette nuit où il l’appela de son vrai nom et le qualifia de
‘Zamel’, c'est-à-dire d’homosexuel passif. La honte suprême ! […] Le petit
avait dépassé les limites. Il fallait lui donner une bonne leçon : ‘Espèce
d’intellectuel, tiens, prend, t’as de la chance, ici on n’aime pas les mecs,
sinon, ça fait longtemps qu’on t’aurait enfilé ! Tu craches sur ton pays,
tu en dis du mal, t’inquiète pas, la police se chargera de te faire dissoudre
dans de l’acide (Ben Jelloun, 2006, p. 21).
L’homme corrompu (Al Afia) s’est
tellement senti touché au plus profond de lui-même qu’il avoue à quelle fin il
utilise la police. Mais tout d’abord, il qualifie Azel d’‟intellectuel”. Normalement, un homme doit être fier d’être reconnu
comme un intellectuel. Ici c’est totalement le contraire dans la mesure où les
intellectuels de ce Maroc romanesque sont considérés comme des pauvres, des
misérables. D’où, très peu de considération pour eux dans une société où on
pense qu’il n’est pas nécessaire d’avoir des diplômes pour devenir riche. Ce
qui est important, c’est savoir ‟faire comme tout le monde”. Puisque la corruption est devenue une pratique
culturelle, être corrompu est désormais un statut normal et souhaité. Donc ‟faire comme tout
le monde” revient à pratiquer la corruption.
Dans cette société romanesque, les
Marocains n’ont que faire des diplômes qui ne peuvent pas leur rapporter de
l’argent, comme le trafic de clandestins qui enrichit en faisant des morts.
Ainsi, Al Afia promet à son adversaire Azel qu’il chargera la police de le ‟faire dissoudre
dans l’acide” (Ben Jelloun, 2006, p. 21). Pour pouvoir arracher cet
aveu qui est une pratique régulière d’Al Afia, Azel essaie de détruire son image de marque dans son environnement immédiat. En fait, la société marocaine, à la différence des sociétés occidentales, a de l’aversion pour l’homosexualité. De
ce fait, traiter une personne d’homosexuelle est pire que traiter cette
personne de criminelle. Selon Albert et Kober (2012), ‟la sodomie est
considérée par les Marocains comme le comble de l’humiliation” (p. 50). À partir de cette conception, Al Afia,
très aimé et puissant dans son environnement ne peut tolérer une telle offense. Azel a donc ‟dépassé les limites” (Ben Jelloun, 2006, p. 21). Il est
inacceptable d’être présenté comme un homme qui baigne dans des attitudes reconnues ou considérées
comme corrompues dans la société marocaine. Pour le Marocain, il est totalement
impensable qu’il soit qualifié de la sorte. Mais la question à se poser est la
suivante : Est-ce en réalité l’homosexualité n’existe pas dans la société
marocaine, ou bien c’est parce qu’elle est rejetée culturellement que les uns
et les autres s’en croient offensés et présentent une fausse apparence ?
Selon l'anthropologue Beaumont (2914), ‟le dévoilement de l'homosexualité conduit au durcissement des attitudes envers les
homosexuels. On leur reproche de dire tout haut ce que tous savaient déjà”. Ce
texte, en dehors de la frustration d’Al Afia qu’elle permet d’observer, met en
relief la situation extrêmement difficile que pourrait rencontrer un homosexuel
dans les sociétés maghrébines de façon générale et dans la société marocaine de
façon particulière. Pour cette société, l’homosexualité est une déviation qui
pervertit les mœurs. Le problème fondamental est de savoir qu’il serait
contradictoire de vouloir entretenir de bonnes relations d’affaires,
culturelles et de cohabitation avec des sociétés dans lesquelles
l’homosexualité est une partie intégrante de la culture, et au même moment
exprimer une certaine haine à l’égard des homosexuels. Selon Armin Arefi qui ironise le refoulement du paquebot
transportant des homosexuels de Rabat : ‟On peut être la nouvelle destination reine de la nuit et ne pas
tolérer la présence d'homosexuels sur son sol” (Arefi, 2012). La présentation de la situation des homosexuels dans cette société romanesque est
une problématique sociale face à l’article 489 du code pénal marocain qui ‟condamne de trois mois à trois ans toute personne coupable d’homosexualité” (Arefi, 2012). Car le respect de la différence et le respect du droit d’exister s’imposent désormais dans le concert des nations
où les peuples ne peuvent plus vivre en autarcie et où on retrouve désormais
les mêmes habitudes, tant à Tanger qu’à Madrid. Selon Albert et Kober
(2012) :
Les espaces tangérois, marocain et
espagnol finissent par être indifférenciés et enchevêtrés de telle manière
qu’ils dessinent une nouvelle spatialité qui s’appréhende en regard de la
mondialisation et induisent d’autres pratiques de la ville qui inscrivent de la
mobilité et du parcours dans l’espace du texte (p. 50).
D’ailleurs, le tourisme est l’un des
secteurs les plus importants qui permettent de revitaliser l’économie du Maroc.
Au-delà de l’initiative de la revendication des droits d’égalité et d’équité,
ce roman dénonce la puissance d’Al Afia qui charge des agents de police d’actes
ignobles et criminels, c'est-à-dire ‟de faire dissoudre un homme dans de l’acide” (Ben Jelloun, 2006, p. 21). C’est la dénonciation des pratiques qui existent dans les pays où les droits
de l’homme ne sont pas respectés. Car les citoyens, surtout les opposants
disparaissent à jamais, après leur arrestation, et ne laissent plus de traces.
De cette situation de disparition comme si cette personne n’existe pas, naît
l’expression ‟faire dissoudre dans de l’acide”. Et cette expression permet de faire
un clin d’œil aux hommes politiques arrêtés, dont on n’a plus de nouvelles et de traces. Ce sont des pratiques
de pouvoirs corrompus, dictatoriaux et violents afin d’éliminer et d’étouffer
toutes formes de contestation. Ceci, pour créer une atmosphère de terreur
permanente au sein de la population.
De plus, si dans une telle société, un
homme comme Al Afia constitue une autorité particulière et fait agir la police
corrompue à sa guise en la détournant de son objectif principal, c’est qu’il
s’agit d’un environnement où les populations sont sans défense, une société où
les populations sont à la merci des criminels. Dans cette situation, les
désespérés ne voient pas d’autres solutions que le départ pour l’exil où ils
pensent trouver le bonheur perdu. C’est le cas d’Azel qui ‟décida de quitter ce pays” (Ben Jelloun, 2006, p. 22). Mais dans un premier temps,
sa situation de désespéré le projette dans une imagination d’homme victime d’‟un accident d’autocar où il perdrait la vie et en finirait avec une situation sans issue” (p. 22). Cette fiction d’Azel montre que les jeunes marqués par un désespoir profond ne croient plus en leur pays et à leur avenir déjà noyé sous le joug de la corruption. Si un jeune arrive à souhaiter sa propre mort qui est une forme de suicide
imaginaire, solution extrême face à l’impossibilité d’une lecture prometteuse, on ne peut plus
s’étonner que les jeunes se lancent dans une aventure suicidaire et périlleuse
sur la méditerranée. C’est l’image d’un pays qui croule sous un véritable
malaise, qui pousse donc les jeunes vers l’exile. De ce fait, les jeunes sont à
la merci de tous ceux qui leur promettent une aide pour arriver à leur fin. Le
réseau des islamistes n’est pas en reste.
Conclusion
Au terme de cette présentation des
différents témoignages qui contribuent à la lutte contre la corruption
économique passive dans ce roman, on peut noter que la corruption est un
phénomène social rendu pernicieux par les mécanismes inventés par les corrompus
selon les circonstances, les périodes et l’objet de corruption concerné. Les
intentions de gains faciles ont transformé l’homme en loup contre l’homme de
telle sorte que le commerce se fait dans sa dimension la plus déshumanisante.
Ainsi les Cafés qui sont des lieux de recréation sont transformés en espace de
vente et de consommation de drogue dure qui détruit continuellement la
jeunesse. Ensuite, la poursuite de la richesse illicite enlève à l’homme toute
sa valeur pour le transformer en simple marchandise sans valeur fixe,
c’est-à-dire objet de spéculation. Ainsi, les trafiquants passeurs, avec des
embarcations de fortunes, déversent des dizaines de voyageurs désespérés dans
la méditerranée sans compassion. Surtout dans cette situation, c’est l’argent des
voyageurs qui est important et non leur vie. Ce témoignage ne se situe pas dans
une narration d’histoires distractives, mais se positionne comme un grand cri
de cœur dont l’amertume et les douleurs retentissent au rythme d’un tambour
dont les sons sont corrompus par des annonces funèbres.
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