Cite this article as: Babatunde S. M., Keudem D. A. & Abdulmalik I. (2025). Sororité et Réparation Affective: Analyse de la Solidarité Féminine Dans Crépuscule du Tourment I : Mélancolie de Léonora Miano. Zamfara International Journal of Humanities, 4(1), 37-44. www.doi.org/10.36349/zamijoh.2025.v04i01.004.
SORORITÉ ET RÉPARATION
AFFECTIVE: ANALYSE DE LA SOLIDARITÉ FÉMININE DANS CRÉPUSCULE DU TOURMENT I:
MÉLANCOLIE DE LÉONORA MIANO
Sulaiman Mudasiru Babatunde
Département des Études
Littéraires et Culturelles
Village Français du Nigéria, Ajara Badagry. Lagos, Nigeria
And
Dongmo Adelaide Keudem
Department of French
University of Ilorin, Nigeria
And
Ismail Abdulmalik
Department of French
University of Ilorin, Nigeria
Abstract: The mechanisms of sisterhood as a strategy for
emotional repair in Crépuscule du tourment I: Mélancolie by Léonora Miano is
explored in this article. In a context characterised by postcolonial trauma,
symbolic violence, and intimate wounds, female solidarity becomes a space for
identity reconstruction and emotional healing. Through a close textual analysis
of the novel, the study highlighted intergenerational bonds, confidences
between women, and spaces of expression that enable the female characters to rebuild
themselves collectively. Drawing on the African Womanism of Chikwenye Okonjo
Ogunyemi and the Africana Womanism of Clenora Hudson-Weems, the article
demonstrates how sisterhood transcends mere mutual support to become a
political act of resistance and a revaluation of Black emotionality. The paper
thus emphasized the importance of feminine alliances in postcolonial literature
as a vehicle for social transformation and the reinvention of African female
subjectivities.
Keywords: Sisterhood, Emotional Repair, Womanism, Female
Solidarity, Léonora Miano.
Résumé:
Les mécanismes de la sororité en tant que stratégie
de réparation affective dans Crépuscule du tourment I: Mélancolie de Léonora
Miano sont mis en exergue. Dans un contexte marqué par les traumatismes
postcoloniaux, les violences symboliques et les blessures intimes, la
solidarité entre femmes devient un espace de reconstitution identitaire et de
guérison émotionnelle. À travers une analyse textuelle approfondie du roman,
l’étude met en lumière les liens intergénérationnels, les confidences entre
femmes et les espaces de parole qui permettent aux personnages féminins de se
reconstruire collectivement. En s’appuyant sur les théories du womanisme
africain de Chikwenye Okonjo Ogunyemi et de l’Africana Womanism de Clenora
Hudson-Weems, l’article montre comment la sororité dépasse la simple entraide
pour devenir un acte politique de résistance et de revalorisation de
l’affectivité noire. Ce travail souligne ainsi l’importance des alliances
féminines dans la littérature postcoloniale comme vecteur de transformation
sociale et de réinvention des subjectivités féminines africaines.
Mots-clés: Sororité, Réparation Affective, Womanisme,
Solidarité Féminine, Léonora Miano.
Introduction
La
littérature postcoloniale africaine se présente comme un vaisseau de mise en
mots des traumatismes historiques, des violences genrées et des identités
fracturées. Dans cet univers discursif marqué par les séquelles de la
colonisation, les conflits mémoriels et les oppressions patriarcales, les voix
féministes émergent pour proposer une relecture des expériences noires à
travers des prismes affectifs et communautaires (Mbembe, 2000 ; Nnaemeka,
2004). C’est dans cette veine que s’inscrit l’œuvre de Léonora Miano, figure
emblématique de la littérature francophone contemporaine, dont les romans explorent
les relations humaines à l’aune des blessures coloniales, des ruptures
identitaires et de la résilience féminine
Des
œuvres antérieures ont déjà exploré le rôle de la sororité dans la littérature
africaine féminine. Acholonu (1995) y voit un vecteur de cohésion et de
résistance, tandis que Kolawole (1997) souligne la pertinence de la solidarité
féminine comme outil de décolonisation mentale et culturelle. Chez Beyala
(1994) comme chez Werewere Liking (2000), la parole féminine devient une arme
de subversion contre les violences patriarcales et les silences imposés.
Mukasonga (2012) illustre dans Notre-Dame
du Nil comment la parole entre femmes, malgré les tensions ethniques, peut
servir d’appui à la survie psychique.
De
plus, les critiques contemporaines s’accordent sur le fait que la littérature
africaine féminine récente se distingue par sa volonté de reconstruire
l’identité féminine par la voix collective des femmes. Nnaemeka (2004) e d’un
féminisme de la négociation — le négo-féminisme — où les femmes créent des
stratégies de survie à travers la solidarité, le dialogue et la médiation.
Ogunyemi (1985) quant à elle définit le womanisme africain comme une
perspective enracinée dans la culture africaine, visant une complémentarité
entre les genres et une revalorisation des rôles maternels et communautaires.
De même, Hudson-Weems (1993), dans le cadre conceptuel de l’Africana Womanism
insiste sur la nécessité de penser la condition des femmes noires en dehors du
prisme occidental, en mettant l’accent sur la spiritualité, la famille et la
lutte contre les oppressions multiples.
Dans
cette dynamique, l’œuvre de Léonora Miano s’inscrit dans une lignée womaniste,
mais avec une singularité propre : elle accorde une place fondamentale à
l’affect, à la réparation intérieure, à la mémoire partagée et à la parole
comme thérapie collective.
Notre
question de recherche peut dès lors se formuler ainsi : en quoi la solidarité
féminine agit-elle comme outil de réparation affective dans Crépuscule du tourment I : Mélancolie de
Léonora Miano ? Pour y répondre, une méthodologie d’analyse textuelle sera
mobilisée, fondée sur une lecture thématique, stylistique et symbolique du
roman. L’objectif est de mettre en lumière les modalités narratives et
discursives par lesquelles Miano inscrit l’affect et la sororité au cœur de la
revalorisation de la femme africaine
En
nous appuyant sur les cadres théoriques du womanisme africain de Chikwenye
Okonjo Ogunyemi et de l’Africana Womanism de Clenora Hudson-Weems nous allons
analyser comment Miano construit, à travers la sororité, une stratégie de
réparation affective qui dépasse le cadre de l’intime pour devenir un acte de
résistance sociale, politique et symbolique. Cette solidarité entre femmes
devient le lien de la redéfinition de l’identité féminine noire dans un monde
postcolonial en quête de sens, de lien et de renaissance.
Trois axes nous préoccupent : d’abord,
l’analyse de la parole féminine comme espace de légitimation des blessures,
ensuite, la transmission affective du corps comme matrice identitaire et enfin,
la revalorisation politique de l’affect dans la littérature womaniste.
La
sororité
La
sororité, entendue comme une forme de solidarité féminine fondée sur l’écoute,
la compréhension mutuelle et l’expérience partagée de l’oppression, s’impose
aujourd’hui comme un enjeu central dans les études féministes postcoloniales et
womanistes. Dans Crépuscule du tourment I
: Mélancolie (Miano, 2016), Léonora Miano met en scène des voix féminines
qui, bien que séparées par leurs choix de vie, convergent dans une volonté de
réappropriation de soi à travers la parole, le souvenir et la transmission. Dans
un contexte de blessures coloniales, de violence symbolique et d’aliénation
affective, la sororité devient un espace de reconfiguration de l’intime et de
réparation émotionnelle.
Ce
travail s’intéresse ainsi à la manière dont la sororité, envisagée à travers
les prismes du womanisme africain de Chikwenye Okonjo Ogunyemi (1985) et de
l’Africana Womanism de Clenora Hudson-Weems (1993), devient dans le roman un
outil de réparation affective et un vecteur de subjectivation pour les femmes
africaines. Ces cadres théoriques insistent sur la complémentarité des genres,
l’importance de la communauté et l’ancrage culturel des luttes féminines, en
opposition aux paradigmes individualistes du féminisme occidental. En
conséquence, la sororité chez Miano ne se réduit pas à un simple lien
émotionnel : elle constitue un acte politique et une réponse éthique à la
violence coloniale et patriarcale.
Léonora Miano et son
engagement
Léonora
Miano, née en 1972 à Douala au Cameroun, est une romancière, essayiste et
dramaturge dont l’œuvre constitue une contribution majeure à la littérature
postcoloniale et africaine contemporaine. Arrivée en France en 1991, elle y a
vécu plus de deux décennies avant de s’installer au Togo, affirmant ainsi son
engagement en faveur de la réaffirmation des identités africaines et de la
décolonisation des imaginaires. À travers une production littéraire riche de
plus d’une quinzaine d’ouvrages — romans, essais, pièces de théâtre —, Miano
interroge les traumatismes liés à l’histoire coloniale, les tensions
diasporiques, les dynamiques de genre et les conditions de survie des femmes
noires dans un monde traversé par l’exil, l’injustice et la mémoire blessée.
Son
premier roman, L’Intérieur de la nuit
(2005), l’a propulsée sur la scène littéraire internationale, remportant des
distinctions comme le prix Femina des lycéens. Depuis, elle n’a cessé de tracer
une voie singulière, centrée sur la réparation des subjectivités africaines,
notamment féminines. Par cette approche littéraire et théorique, Léonora Miano
s’impose comme une voix centrale dans la revalorisation de la condition
féminine africaine, offrant à la sororité une place de choix dans les processus
de reconstruction individuelle et collective.
Résumé de Crépuscule du tourment I : Mélancolie
Dans
Crépuscule du tourment I : Mélancolie (2016), Léonora Miano donne la parole à
quatre femmes – Madame Mususedi, Amandla, Ixora, et Tiki – qui s’adressent à un
homme absent, figure centrale de leurs vies respectives. Par une structure en
monologues successifs, le roman explore les blessures affectives, les
traumatismes collectifs et les tensions entre les genres dans les sociétés
africaines contemporaines.
Madame
Mususedi, la mère du protagoniste masculin, exprime ses désillusions face à
l’idéalisation de la maternité et à la dérive militante de son fils. Amandla,
l’ancienne compagne du militant, retrace une relation marquée par la domination
idéologique et affective. Ixora, la nouvelle compagne, dépeint ses doutes, sa
quête de place et sa solitude. Enfin, Tiki, leur fille, s’interroge sur
l’héritage émotionnel d’un père violent et sur la possibilité d’un amour libéré
des chaînes du passé.
À
travers ces voix féminines, Miano met en scène une sororité en tension, parfois
douloureuse, mais essentielle pour penser la réparation affective. Le roman
interroge le legs postcolonial, les violences genrées et les dynamiques de
pouvoir au sein de la sphère intime. L’absence de l’homme, destinataire
silencieux, recentre la narration sur les subjectivités féminines, tout en
révélant leur rôle fondamental dans la reconfiguration des liens sociaux.
Crépuscule du tourment I :
Mélancolie s’inscrit dans une perspective womaniste,
valorisant la solidarité entre femmes comme réponse aux blessures héritées du
passé colonial, patriarcal et spirituellement désorienté.
Dans
Crépuscule du tourment I : Mélancolie (2016), Miano donne à entendre les
monologues de femmes africaines s’adressant à un homme hospitalisé, figure
absente qui cristallise à la fois leurs douleurs, leurs désillusions, mais
aussi leurs espérances. Dans ce texte polyphonique, la sororité apparaît non
pas simplement comme une solidarité circonstancielle, mais comme un levier
profond de réparation affective et de recomposition du soi. Les interactions
féminines, tissées de confidences, de compassion et de mémoire partagée,
révèlent une dynamique de soin mutuel et de revalorisation identitaire, en
rupture avec les logiques patriarcales dominantes.
Cet
ouvrage aborde les blessures invisibles des femmes noires, tout en montrant
leur capacité à se reconstruire à travers les liens sororaux. Ces liens ne sont
pas présentés comme idéalement harmonieux, mais comme des processus complexes
de reconnaissance, de confrontation et de solidarité.
Le womanisme africain de
Chikwenye Okonjo Ogunyemi
Le
womanisme africain de Chikwenye Okonjo Ogunyemi est une théorie féministe
contextuelle qui centre son analyse sur les réalités spécifiques des femmes
africaines. Contrairement aux féminismes occidentaux perçus comme
individualistes et parfois antagonistes vis-à-vis des hommes, le womanisme
d’Ogunyemi prône la complémentarité homme-femme, la préservation de la
communauté, et l’intégration des spiritualités et cultures africaines dans la
lutte pour l’émancipation.
L’école
idéologique est « une philosophie qui célèbre les racines noires, les idéaux de
la vie africaine, tout en proposant une présentation équilibrée de la condition
féminine noire ». (Ogunyemi, 1985). Elle met l’accent sur la solidarité entre
femmes, non seulement comme stratégie sociale, mais aussi comme outil de
guérison affective et communautaire. Dans Crépuscule du tourment I, cette
approche se manifeste notamment à travers le personnage d’Abysinia, qui incarne
une sororité spirituelle tournée vers la réparation collective : « Nous allons
prendre soin du corps endolori d’Ixora. Et ce faisant soigner nos âmes
meurtries. [...] Être des sœurs. Au moins l’espace d’une nuit » (Miano, 2016,
p. 122). Le womanisme d’Ogunyemi permet donc de lire la solidarité féminine
dans le roman comme un processus de guérison communautaire, où les femmes
refusent la logique de rivalité patriarcale pour construire un espace sororal
réparateur.
L’Africana Womanism de
Clenora Hudson-Weems
Développée
aux États-Unis par Clenora Hudson-Weems, l’Africana Womanism est une approche
théorique centrée sur les besoins spécifiques des femmes africaines et
afrodescendantes. Elle diffère tant du féminisme traditionnel que du womanisme
afro-américain d’Alice Walker, en soulignant l’importance de l’autodéfinition,
de l’unité familiale, et du rôle central des femmes dans la survie
communautaire.
Hudson-Weems
(1993) identifie dix-huit principes fondamentaux de l’Africana Womanism, dont
la solidarité féminine, la spiritualité, la résistance à l’oppression, et
l'engagement envers la communauté. Cette approche théorique insiste sur la
capacité des femmes africaines à transformer leur société par la bienveillance,
la résilience, et le soin collectif, dans une dynamique non conflictuelle avec
les hommes.
Dans
le roman de Miano, la figure d’Abysinia fonde un « ordre féminin » destiné à
soutenir les femmes kémites (Miano, 2016, p. 121), illustrant parfaitement la
vision de Hudson-Weems selon laquelle les femmes africaines doivent bâtir des
institutions internes de soin, de transmission et de pouvoir symbolique.
L’Africana
Womanism éclaire également la dimension spirituelle et maternelle de la
sororité dans le texte : elle ne se limite pas à un acte de compassion, mais
devient une praxis politique, un engagement pour la survie affective et
culturelle des femmes
Ces
deux cadres womanistes, bien que formulés dans des contextes géographiques
distincts (au Nigeria pour Ogunyemi, dans la diaspora afro-américaine pour
Hudson-Weems), convergent vers plusieurs principes : la valorisation de la
sororité, la complémentarité genrée, l’ancrage culturel africain, et le refus
du mimétisme féministe occidental. Leur application à l’étude de Crépuscule du tourment I : Mélancolie
permet de comprendre la sororité ou la solidarité féminine non comme un simple
motif narratif, mais comme une stratégie réparatrice, identitaire et
spirituelle, profondément ancrée dans les traditions et aspirations africaines.
La parole féminine comme espace de résurgence
des blessures
Dans Crépuscule du tourment I : Mélancolie,
Léonora Miano fait de la parole féminine un vecteur fondamental de la mise à nu
des blessures individuelles et collectives. Le récit est structuré autour d’un
monologue adressé à un homme absent, où les femmes prennent la parole
successivement pour exprimer leur souffrance, mais aussi pour tenter de (re)nouer
un lien. Cette parole intime, longtemps contenue ou réprimée, devient un espace
où le trauma s’énonce, se partage et amorce un processus de réparation.
Chikwenye
Okonjo Ogunyemi (1985) souligne que dans le womanisme africain, « la parole des
femmes est un outil de transformation sociale et de guérison communautaire ».
Dans cette optique, l’acte de dire, chez les personnages féminins de Miano, est
un acte de résistance face au silence imposé par la société patriarcale. La
sororité naît ainsi de la verbalisation de l’expérience commune de la douleur
et de l’exclusion.
Le
passage où Abysinia rejoint Ixora dans la nuit orageuse est particulièrement
révélateur : « Cette nuit aura existé afin que l’on se dise l’essentiel. […] La
manière dont nous nous traitons mutuellement. C’est la première réparation »
(Miano, 2016, p. 122). La nuit devient ici un lieu symbolique de dévoilement et
de communion, où la douleur retrouve un écho chez l’autre. Le partage de la
souffrance transforme l’expérience individuelle en une mémoire collective.
Ce
dispositif narratif rejoint la lecture qu’en fait bell hooks (2000), qui voit
dans la parole féminine un « lieu de subversion de l’ordre dominant et un
espace de construction d’une conscience critique féminine ». Chez Miano, cette
parole n’est pas monologique mais dialogique, elle appelle l’écoute, la
reconnaissance et la réponse. Elle construit une communauté fragile mais réelle
entre les femmes, notamment entre mères et filles, sœurs et étrangères.
Par
ailleurs, Miano dénonce la perte des traditions d’initiation collective, où les
femmes apprenaient ensemble, dans l’intimité, à construire une solidarité
transgénérationnelle : « Nous ne savons plus les caresses échangées, entre
jeunes initiées, dans le secret de la case commune » (Miano, 2016, p. 7). Cette
disparition du lien initiatique est une blessure mémorielle que la parole tente
de restaurer. En exprimant leur solitude, les femmes du roman formulent
également leur désir de renouer avec une mémoire affective et corporelle de la
sororité.
Enfin,
en mettant en scène des femmes qui se disent et s’écoutent, même dans le
silence ou le geste, Miano réinscrit la parole féminine dans une généalogie
africaine de transmission et de soin. La parole devient à la fois un acte de
lucidité et un geste d’amour, qui ouvre la voie à une réparation affective, non
pas dans l’oubli du passé, mais plutôt dans la reconnaissance partagée de ce
même passé.
La sororité comme stratégie
de réappropriation du corps et de l’affect
Dans Crépuscule du tourment I : Mélancolie,
la sororité va bien au-delà d’une entraide circonstancielle ; elle devient un
dispositif de réparation des blessures affectives et corporelles héritées d’une
histoire de domination patriarcale, coloniale et spirituelle. La solidarité
féminine se matérialise dans les gestes, les soins, et le contact des corps,
comme autant d’actes de réappropriation de soi, dans un monde où le féminin a
été blessé, effacé ou instrumentalisé.
L’une
des scènes les plus émouvantes est celle où Ixora est recueillie par Abysinia
et une autre femme : « Nous allons prendre soin du corps endolori d’Ixora. Et
ce faisant, soigner nos âmes meurtries. Abolir entre nous les distances. Faire
taire les incompréhensions. Trouver en nous douceur et empathie. Être des
sœurs. Au moins l’espace d’une nuit » (Miano, 2016, p. 122). Ici, le soin
apporté au corps devient un acte symbolique de soin de l’âme. Ce geste sororal
reconstruit une subjectivité fragmentée. Il rejoint la notion de
"care" chère aux théoriciennes womanistes qui envisagent la prise en
charge de l’autre comme un acte politique (Collins, 2000).
Clenora
Hudson-Weems (1993) souligne que dans l’Africana Womanism, la femme noire se
définit en relation avec le collectif, et non en dehors de celui-ci. Le corps
n’est pas un espace de séparation, mais un territoire de connexion. En cela,
Miano oppose à l’individualisme occidental une éthique communautaire de la
sensibilité partagée. La pluie, la nuit, les blessures physiques deviennent des
catalyseurs d’une sororité incarnée où la vulnérabilité ne produit pas la
honte, mais la solidarité.
Ce
lien entre femmes, parfois tissé dans le silence ou la parole rituelle, est
également une forme de résistance au discours masculin dominant. Dans un monde
qui a fait du corps féminin un champ de bataille, Miano imagine une
contre-violence douce, faite de gestes réparateurs. La solidarité ne se limite
pas aux femmes qui se connaissent ; elle s’étend à l’inconnue, à celle qui est
en détresse. Comme le dit la narratrice : « Nous soutenons l’inconnue qui n’est
pas une étrangère. Comment serions-nous étrangères les unes aux autres ? Nous
femmes kémites dans ce monde » (Miano, 2016, p. 170).
Dans
cette vision du monde, la sororité devient une éthique postcoloniale. Elle ne
cherche pas seulement à panser les plaies, mais à repenser le lien. C’est un
espace de reconnaissance, où chaque femme est autorisée à exister dans sa
complexité, sa fragilité et sa force. La sororité <<mianoïenne>>
est ainsi un lieu de revalorisation de l’affect, qui brise les codes de la
rivalité et de la méfiance pour construire le nous réparateur.
Conclusion
Dans
Crépuscule du tourment I : Mélancolie, Léonora Miano propose une vision
émouvante et réparatrice de la sororité comme moyen de reconstruction affective
et identitaire. À travers des gestes de soin, des paroles partagées et des
silences habités, les femmes de son univers romanesque tissent entre elles un
lien qui transcende les blessures de l’histoire, du patriarcat et de l’exil. Ce
lien n’est pas seulement un refuge, c’est aussi un levier de transformation,
une forme de résistance douce mais tenace à la désintégration du lien social et
à l’oubli de soi.
À
l’inspiration des théories du womanisme africain (Ogunyemi, 1985) et de
l’Africana Womanism (Hudson-Weems, 1993), l’analyse a montré que la sororité
dans le roman va au-delà de l’entraide circonstancielle : elle devient un acte
politique et spirituel de revalorisation de l’affect, du corps et de la
mémoire. Les personnages féminins incarnent une solidarité réparatrice,
enracinée dans une tradition africaine réactivée et réimaginée. Cette
solidarité féminine n’est pas une utopie abstraite ; elle est ancrée dans les
gestes simples, dans le quotidien, dans la douleur partagée et surmontée
ensemble.
Ce travail invite ainsi à considérer les œuvres de Miano non seulement comme un espace d’esthétique et de fiction, mais comme un laboratoire critique où se tissent de nouvelles modalités de subjectivation féminine africaine. Dans un monde fracturé par les violences historiques, la sororité devient une réponse politique, une force poétique et une promesse du futur.
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