Article Citation: Abayomi Kizito FOLORUNSO Et Olaosebikan Timothy Ojo WENDE (2023). Les Équivalents Yorùbá Des Pronoms `Nous` Et `Vous` Du Français Et Leur Valeur Particulière Dans Le Discours. DEGEL: The Journal of the Faculty of Arts and Islamic Studies, Vol. 20, No. 1 & 2. ISSN 0794-9316
LES ÉQUIVALENTS YORUBA DES PRONOMS `NOUS` ET `VOUS` DU
FRANÇAIS ET LEUR VALEUR PARTICULIERE DANS LE DISCOURS
By
Abayomi Kizito FOLORUNSO Et
Olaosebikan Timothy Ojo WENDE
Résumé
Les pronoms personnels sujets ‘nous’ et ‘vous’ en
français et leurs équivalents ‘àwa’ ou ‘a’ et ‘E’ ou ’Èyin’ en yorùbá ont des
valeurs particulières discursives. Les recherches antérieures ont traité ‘je’
et ‘tu’ comme leurs vrais singuliers respectivement, ce qui n’est pourtant pas
évident. Cette étude, donc met en relief les valeurs particulières de ces
pronoms dans les deux langues et affirme qu’ils ne sont pas les vrais pluriels
de `je` et ‘tu’. Adoptant la théorie de linguistique contrastive, qui oppose
deux systèmes linguistiques différents pour repérer leurs interférences, cette
étude examine la valeur particulière des pronoms dans leurs emplois discursifs
dans les extraits tirés de la Sainte Bible et de Le
preux chasseur dans la forêt infestée des démons, traduit d’Ògbójú
ode nínú igbó Irúnmolè` de D. O. Fágúnwà. Nous soumettons que les deux
pronoms ne sont pas les vrais pluriels de ‘je’ et ‘tu’, pourtant, on les
utilise pour indiquer la pluralité.
Abstract
The
subject personal pronouns ‘nous’ and ‘vous’ in French and their Yorùbá
equivalents ‘àwa’ or ‘a’ and ‘E’ or ‘Èyin’ have some characteristic discursive
values. Previous research works considered ‘je’ and ‘tu’ as their true singular
forms respectively, which, however is unfounded. This study, therefore, seeks
to foreground the characteristic values of the pronouns in the two languages
and to affirm that they are not the true plurals of `je` and ‘tu’. Adopting the
contrastive linguistic theory, which compares two different linguistic systems
to bring out their distinctions, this study examines the characteristic values
of these pronouns in their discursive usage with extracts from the Holy
Bible and Le preux chasseur dans la forêt infestée de demons,
translated from D. O. Fágúnwà’s Ògbójú ode nínú igbó Irúnmolè`. We
submit that the two pronouns are not the true plurals of ‘je’ and ‘tu’, they
can however be used to express plurality.
Introduction
Les deux langues, le français et le yorùbá, sont
caractérisées par l’emploi des pronoms personnels à six personnes divisées en
singulier et pluriel. Les trois premières sont dites du singulier alors que les
trois dernières sont dites du pluriel. Les trois dernières sont considérées
comme étant les formes plurielles des trois premières. Ainsi ‘Nous’, la
première personne du pluriel est considéré comme le pluriel de ‘je’ alors que
‘vous’ est vu comme le pluriel de ‘tu`; ce qui n’est pourtant pas évident. Le pronom
personnel de première personne du pluriel, `nous`, n`est pas un vrai pluriel de
`Je` puisqu’il ne peut pas désigner plusieurs ‘je’ dans la même situation
d’énonciation et dans le même énoncé.
Bien que l’emploi de ‘nous’ implique toujours le locuteur
qui peut se dire ‘je’, il est pratiquement impossible d’avoir deux ‘je’ dans la
même situation d’énonciation d’où se produit un seul et même énoncé. En
d’autres termes, ce n’est pas la combinaison de deux ou plusieurs ‘je’ dans le
même énoncé qui forme un ‘nous’ ; il faut un ’je’ et un ‘tu’/ ‘vous’ ou un ‘je’
et un ‘il(s)’/’elle(s)’ pour avoir un ‘nous’ (abstraction faite de ‘nous’ de
majesté et de ‘nous’ prudemment ‘généraux’ de l’auteur dit ‘nous’ de modestie).
Ce qui veut dire que ‘nous’ n’est pas vraiment le pluriel de ‘je’. Il en ainsi
pour ‘awa’ ou ‘a’ les équivalents yoruba de ‘nous’.
Par ailleurs, dire que ‘vous’ est le pluriel de ‘tu’ ne
va pas, non plus, de soi en ce sens que celui qui dit ‘Vous’ peut se référer à
un ‘Tu’ et un Il(s)/Elle(s)’ (sans même parler de ‘Vous’ de politesse qui
implique un seul individu ; - nous en parlerons plus tard dans ce travail. Ce
qui est nécessaire pour avoir un ‘vous’ c’est la présence d`un ‘tu’, les autres
personnes impliquées peuvent être absentes, pour que le locuteur, exclu de son
emploi, puisse dire ‘vous’. Ceci est évident aussi dans l’emploi de ‘E’ ou
’Eyin’ du yoruba, les équivalents de ‘vous’ français. Ce que l’on peut dire,
cependant, de ces deux pronoms est que l’on peut les utiliser pour impliquer
plus d’une seule personne.
Daniel Orowole Olorunfemi Fagunwa est un romancier
mythologique nigérian né à Òkè-Igbó à l’Etat d’Ondo en 1903. Il fait ses études
à St. Luke's School, Òkè-Igbó et à St. Andrew's College, Òyó. En 1938, il
réalise Ògbójú ode nínú igbó irúnmolè, considéré comme le premier
roman écrit en yorùbá ; le roman est traduit en français par Oláoyè Abíóyè
comme Le preux chasseur dans la forêt infestée de démons et en
anglais par Wolé Sóyínká comme The forest of a thousand daemons en
1968. Les autres romans produits par Fágúnwà sont Igbó Olódùmarè (La
forêt de Dieu), Ìrèké Oníbùdó (La fortune sourit à
l’audacieux), Ìrìnkèrindò nínú igbó Elégbèje (Expédition
au mont de pensée) et Àdììtú Olódùmarè (Les mystères de Dieu).
Le souci thématique de ses œuvres est inspiré par le mythe grecque et les
histoires shakespeariennes, surtout dans Igbó Olódùmarè où son
héros, Bàbá Onírùgbòn-yéúké raconte l’histoire similaire à celle de Romeo
et Juliet ; il est mort en 1963.
Dans cette étude, nous allons essayer d`examiner la
valeur particulière des pronoms en français et en yoruba dans leurs emplois
discursifs en nous servant comme base de notre analyse, des extraits tirés de
la Sainte Bible et de Le preux chasseur dans la forêt
infestée des démons, la version française du roman Ògbójú ode nínú
igbó irúnmolè de D. O. Fágúnwà.
Théorie de la linguistique contrastive
La linguistique contrastive est née vers les
années cinquante en réaction aux lacunes enregistrées dans l'enseignement des
langues étrangères. Des chercheurs et des linguistes Fries, Lado, Politzer,
Ferguson, Stockwell, Carol, etc. ont essayé de voir la meilleure manière de
remédier à ces lacunes. Ils ont visé apporter des nouvelles solutions à un des
principaux obstacles à l'apprentissage d'une langue étrangère, l'interférence
causée par la différence de structures entre la langue maternelle de l'élève et
la langue étrangère.
La linguistique contrastive consiste à opposer deux
systèmes linguistiques différents afin de pouvoir repérer les interférences
manifestant dans les langues secondes. Elle a pour objectif de faciliter le
passage d'une langue à une autre. Son ambition de départ était une comparaison
terme à terme rigoureuse et systématique de deux langues et surtout de leurs
différences structurelles afin de permettre de réaliser des méthodes mieux
adaptées aux difficultés spécifiques que rencontre, dans l'étude d'une langue
étrangère, une population scolaire d'une langue maternelle donnée. Cette
linguistique dite aussi différentielle s'intéressera surtout aux différences
des langues en contact. Elle situe d'emblée une L2 par rapport à une L1, en ce
sens qu'elle considère que les problèmes rencontrés au cours de l'acquisition
d'une langue maternelle sont différents de ceux rencontrés dans l'apprentissage
d'une langue étrangère.
Elle va prévoir, décrire, expliquer les erreurs et les
difficultés dues à l'influence de L1surL2. Elle utilise dans son étude la
linguistique descriptive, en situation de bilinguisme ou de plurilinguisme.
C'est une linguistique appliquée à l'enseignement d'une langue étrangère à
l’aide de laquelle notre analyse des pronoms ‘nous’ et ‘vous’ et leurs
équivalents yorùbá est mise en relief dans cette étude.
Analyse et discussion
Dans cette partie du travail, nous faisons, en détail,
une analyse textuelle de l’emploi de ces pronoms en français et en yoruba en
nous appuyant sur des exemples valables.
L`emploi de `nous` du français et de son équivalent
yorùbá
L`emploi de `nous` doit inclure le locuteur et une ou
d`autres personnes surtout lorsqu`il s`agit d`un discours direct, alors que
`vous` s`offre à l`emploi lorsqu`il y a au moins un `tu` et une ou d`autres
personnes. Donc quand le narrateur de notre roman, Ògbójú ode nínú igbó
irúnmolè, Àkàrà-Oògùn, qui est en même temps le personnage principal dit :
A sùn
ní âfin mójú ojó nâ, nígbàtí ó di òwúrò ojó kejì, oba fi èbùn púpò fún
olúkúlùkù wa, a sì kó esè sí ònà, a ńlo
ìlú wa. (D.O. Fágúnwà : 100).
Nous passâmes
la nuit chez le roi, au palais. Le lendemain, le roi offrit à chacun de nous beaucoup
de cadeaux. Puis, nous reprîmes notre chemin
pour regagner notre pays. (D.O. Fágúnwà/O. Abíóyè ; Le preux
chasseur : 60).
On sait bien que l`emploi de `nous` , `notre`, dont les
équivalents yorùbá sont `a` et `wa` respectivement, il`inclut et implique aussi
les autres chasseurs qui sont envoyés par leur roi au roi d`Òkè Láńgbòdó. Il
s`agit ici d`un `nous` qui signifie `Je` et `ils` (moi et eux). C`est un `nous`
de référence, un `nous` de narration. Par contre, le `nous` et son équivalent
yoruba `a` dans l`extrait qui suit est un `nous` de conversation, un `nous`
situationnel, un `nous` impliquant le locuteur `Je` et un `Tu`, à qui il
s`adresse ; c`est-à-dire, un `nous` qui signifie `Je` +`Tu`. Àkàrà-Oògun
s`adressant à Kàkó (un autre chasseur) lorsqu`il est allé inviter le dernier à
Òkè-Láńgbòdó, dit :
Kàkó, bí a kò bá tíì borí gbogbo
ìyonu, a kò mà gbódò dúró o – òpòlópò nǹkan
ló kù fún wa láti se, òpòlópò itú ló kù fún wa láti
pa…òpòlópò àwon ode tí won kò gbójú tó wa ni nwón múra báyìí
ti nwón ń fé lo sí Òkè-Láńgbòdó…mo ríi pé ó ye kí a bá won lo.
(D.O. Fágúnwà : 52).
Kàkó, je demande si tu sais qu`on ne peut pas
penser au repos tant qu`il y a des problèmes à résoudre. Il nous
reste beaucoup de projets à réaliser. Il nous reste également
à chercher à immortaliser notre nom…il y a…des chasseurs même
peu connus et moins vaillants que nous qui font des
préparatifs pour entreprendre une aventure au pays d`Òkè-Láńgbòdó...il serait
bien triste et honteux si nous laissons les autres nous devancer
dans une affaire qui touche à l`honneur de notre patrie. (D.O.
Fágúnwà/O. Abíóyè : 82).
Néanmoins, ceci ne veut pas dire que le `nous` impliquant
simplement un `je` et un `tu` ne peut pas être utilisé pour narrer. En d`autres
termes, une narration peut impliquer tout simplement le locuteur ou bien le
narrateur et un `tu`. Mais la plupart du temps, quand il s`agit de `nous` de
narration, il s`agit du narrateur et d`une tierce personne (singulier ou
pluriel).
L`équivalent yorùbá de l`emploi du pronom indéfini `On` à
la place de `Nous`
A la différence de `nous`, le `a`, son équivalent yorùbá,
peut avoir un emploi indéfini, ce qui est évident dans la première phrase du
texte ci-dessus ; le premier `a` du yorùbá est réalisé en français par
l`indéfini `on`. Il s`agit de l`emploi a-référentiel de `a`. Ceci ne veut,
pourtant, pas dire qu`on ne peut pas avoir en français l`emploi a-référentiel
de `nous` comme le cite Michèle Perret (1994). C`est « Une odeur qui nous prend
à la gorge ».
Le `nous` dans cet énoncé n`a pas de référent spécifique
mais la fréquence de son usage a-référentiel est limitée. Par contre, là où le
français utilise l`indéfini `on` le yoruba peut utiliser facilement le pronom
`a`. Voyons à titre d`exemples les phrases suivantes :
a) A ìí kú léèmejì, èèkan là á kú
[On ne
meurt jamais deux fois, on ne meurt qu`une fois].
b) A kì
í torí gbígbó pajá
[On ne
tue jamais le chien car il aboie].
Nous avons fait une traduction littérale ici pour qu`on
puisse faire voir l`emploi de l`indéfini `on`. Dans le genre de
construction de la phrase a), le nom indéfini `ééyan`, qui veut dire ici `une
personne` peut être utilisé également à la place du pronom `a` mais dans le
type de construction b), qui est une expression figée comme le proverbe ou
l`incantation, on utilise, d`une façon obligatoire, le pronom `a` qui a une
valeur indéfinie comme le pronom `on` du français :
c) A kì í gbó ikú okó, a kì í gbó ikú
àdá, a kì í gbó ikú Olódùmarè.
[On n`entend jamais la mort de la houe, on n`entend
jamais la mort du coupe-coupe, on n`entend jamais la mort de
Dieu]. Traduction littérale.
Cet exemple montre davantage l`emploi de `a` indéfini où
le nom èèyan` ne peut pas s`utiliser à sa place et où le pronom indéfini `on`
du français prend la place `nous`. Cette expression est figée ; une incantation
:
d) Àwon nǹkan tí a fí ń bo Sàngó nìyí.
[Voici les choses que nous (qu`on utilise)
utilisons pour sacrifier à Sàngó].
e) Ní ilè
é yorùbá, a má a ń bo Ògún.
[Chez lesYoruba, nous (on sacrifie)
sacrifions à Ògún].
L`emploi du pronom `a` qui veut dire `nous` en français
mais qui a une valeur indéfinie comme `on` dans les phrases d) et e), ne veut
pas dire que celui qui parle fait partie de ceux qui sacrifient à Sàngó ou à
Ògún. Il peut n`être pas croyant ni en Ògún ni en Sàngó. C`est un emploi où le
pronom `a` renvoie `a un ensemble indéfini. Les exemples donnés ci-dessus
peuvent paraître phrastiques, c`est-à-dire des phrases isolées. Pour avoir des
exemples textuels montrant l`emploi du pronom `a` indéfini dans sa valeur
intra-phrastique, voyons Deutéronome, chapitre 21, versets 1-2 :
Bí a bá rí enìkan tí a pa
ní ilè tí Olúwa Olórun re fi fún o láti gbà á… tí a kò sì mo
eni tí ó pa á : Nígbà na ni kí àwon àgbà re àti àwon onídájó re kí ó jáde wá,
kí nwon kí ó sì won jíjìnà àwon ìlú tí ò yí enití a pa na ká.
[Si, dans le territoire dont l`Eternel, ton Dieu, te
donne la possession,
l`on trouve
un homme blessé à mort sans que l`on sache qui l`a frappé, tes
anciens et tes juges iront mesurer les distances à partir du cadavre jusqu`aux
villes des environs].
Dans cet extrait, le pronom `a` du yorùbá n`implique pas
le locuteur ou bien le scripteur. L`emploi de `nous`, son équivalent français,
a tendance à l`impliquer ; d`où l`emploi du pronom indéfini `on` à sa place
pour montrer la valeur a-référentielle du pronom.
L`emploi des pronoms `on` et `a` dans la construction
impersonnelle et la tournure passive
Par ailleurs, l`on peut aussi trouver l`emploi de `a` en
yorùbá là où la construction impersonnelle peut passer en français. Ce genre de
construction est évident dans le roman Ògbójú ode nínú igbó irúnmolè là
où, parlant d`Òkè Láńgbòdó, le narrateur dit :
A kò
lè ka ìlú na sí òkan nínú àwon ìlú tí mbe nínú aiyé.
[Il serait
illusoire de croire que ce pays fît partie de notre monde].
L`emploi de la tournure impersonnelle pour traduire cette
phrase relève, cependant, du style personnel adopté par le traducteur puisque
l`emploi du pronom `on` pour rendre le pronom `a` du yorùbá dans la phrase peut
également passer, surtout quand il s`agit de la traduction directe :
L`on ne peut pas compter le pays parmi ceux
qui se trouvent dans le monde.
Mais une chose est claire : dans cette phrase où les
Yorùbá utilisent le pronom `a` dont l`équivalent français est `nous` avec
lequel `on` peut concurrencer, le yorùbá peut, lui aussi, utiliser la tournure
impersonnelle pour la réaliser. C`est-à-dire que la tournure impersonnelle
n`est pas irréalisable en yorùbá dans ce contexte aussi :
[O sòro láti ka ìlú náà sí òkan nínú ìlú tí mbe nínú ayé]
L`emploi du pronom `a` est cependant, obligatoire en
yorùbá là où le français utilise la tournure passive. En d`autres termes, la
construction où le complément d`objet direct devient le sujet grammatical n`est
pas possible en yorùbá en ce sens que la langue ne connaît pas la tournure
passive. En un mot, l`emploi de `nous` comme équivalent de `a` dans les phrases
a) -e) ci-dessus, où le pronom `a` n`a pas de valeur référentielle particulière
ou définie, présentera un `nous` défini qui renvoie obligatoirement aux
référents spécifiques incluant le locuteur ou le narrateur ; ce qui n`est pas
le message escompté ici, d`où l`emploi de `on` à la place de `nous` dans ces
phrases.
Par ailleurs, la situation où le pronom `a` ou `awa` du
yorùbá s`emploie pour renvoyer à une seule personne est rarissime dans la
langue. Cette assertion se justifie par l`adage yorùbá qui dit :’ Enì kan kì í
jé ‘àwá dé’ ’, ce qui veut dire littéralement qu`une seule personne, [se
référant à elle seule] ne peut pas dire `nous sommes arrivés’. Autrement dit,
l`emploi de `nous` de majesté ou de modestie qui est possible en français ne
l`est pas en yorùbá.
L`emploi de `vous` et celui de son équivalent
yorùbá `Èyin`
Comme cela a été dit plus haut, le pronom `vous` comme le
`nous` s`emploie, entre autres emplois, pour renvoyer à plusieurs référents;
d`où le terme `pronom personnel du pluriel`. Mais il faut au moins l`inclusion
de l`interlocuteur pour que son emploi soit possible. En français aussi bien
qu`en yorùbá, le pronom de deuxième personne du pluriel s`emploie pour désigner
soit plusieurs personnes soit une seule personne. C`est-à-dire qu`il y a
l`emploi particulier de `vous` et de son équivalent yorùbá, `Èyin` et leurs
variantes, mais ceci se situe aux niveaux différents. Autrement dit, il y a des
lieux où leurs emplois se ressemblent et des lieux où ils se diffèrent.
Le pronom accentué `èyin` du yorùbá, dont la forme
non-accentuée est `e`, a un champ d`emploi plus large que son équivalent
français. Tout d`abord, l`emploi des deux favorise une relation de face à face
entre les interlocuteurs ; c`est-à-dire, pour utiliser `vous` et `e`, il faut
qu`il y ait l`interlocuteur en face du locuteur. S`adressant à son auditoire,
une foule de gens qui écoutent son histoire, notre narrateur du roman Ògbójú
ode nínú igbó irúnmolè, Àkàrà-Ogùn, utilise `èyin` et ses variantes
syntaxiques, `e`, `yin`, dont les équivalents sont `vous` et `votre` :
Inú mi dùn láti rí èyin òré mi tí e jókò
wònyìí (D.O. Fágúnwà : 21)
[Chers amis, je suis bien ravi de vous voir ici].
L`emploi de `vous` de politesse et son équivalent Yorùbá
Tout comme `vous`, son équivalent français, `èyin` dont
la forme atone est `e`, s`utilise en yorùbá comme un pronom de respect ou de
politesse pour se référer à une seule personne. Mais son emploi dans ce domaine
est plus large que celui de `vous`. Par exemple, alors que le Français utilise
`vous` pour quelqu`un de supérieur avec qui il n`est pas familier ou avec qui
il n`a pas de relation biologique, le Yorùbá, en plus de cet emploi, utilise
`èyin` pour une personne qui est biologiquement proche de lui. Un exemple est
le vouvoiement de politesse de la part des enfants pour leurs parents chez les
Yorùbá ; ce qui est rare chez les Français. Rencontrant une personne pour la
première fois, le Français aussi bien que le Yorùbá a tendance à la vouvoyer
même si la personne n`est pas plus âgée que le locuteur. C`est un `vous` de
politesse.
Par ailleurs, à la différence de ce qui est d`usage chez
les Français, la personne qui mérite le vouvoiement de politesse dans la
relation discursive de face à face le mérite aussi dans le discours
référentiel, c`est-à-dire en son absence, d`où l`emploi de `won`, l`équivalent
de `ils/elles` pour se référer à un seul individu.
Néanmoins, notre narrateur dans le roman Ògbójú
ode nínú igbó irúnmolè doit vouvoyer le roi à cause de la position
traditionnelle qu`occupe ce dernier même s`il est moins âgé que celui-là. Il
doit faire cela tout le temps qu`ils se rencontrent. Voyons à titre d`exemple
ce que dit Àkàrà-Ogùn lorsqu`il s`adresse au roi :
Kábíyèsí, èmi náà ní, kí Olórun bùn yín lémìí…
Ké e gbó, ké e tó, omo
abé yín ni gbogbo wa ńse (Fágúnwà : 49).
Votre majesté,
c`est bien moi qui vous réponds. Que Dieu vous prête
vie … Que votre régime soit long et paisible. Nous sommes
tous vos sujets. ( Fágúnwà/Abíóyè : 78).
Ce genre de vouvoiement est permis également en français.
Mais le cas où l`enfant vouvoie
ses parents ou bien où la femme emploie le pronom
`vous` pour se référer à son mari n`est pas fréquent en français tandis qu`en
yorùbá ce genre d`emploi est d`usage. Voyons à titre d`exemple ce que dit la
femme de Kàkó, lorsque celui-ci la répudie au moment où Àkàrà-Ogùn est allé
inviter celui-là à Òkè Láńgbòdó :
Kíni mo se tóbéè okò mi ? Òràn wo ni mo dá tóbéè? Èsè wo
ni mo sè tóbéè ? Ònà wo ni mo gbà fi sè yín ? E rí
okùnrin mìíràn pèlú mi ni ? E gbó pé mo ńsòrò àìdára sí yín ni
?... Mo ńhu ìwà àìbìkítà sí yín ni ndan ? E so
fún mi, e jòwó e so fún mi, nítorí
Olórun e másàì so fún mi… (Fágúnwà : 53)
[Qu`est-ce que j`ai fait de si mauvais, mon mari ? Quel
crime ai-je commis ? De quelle manière vous ai-je blessé ?
M`avez-vous trouvée froide en amour ? M`avez-vous trouvée
vaniteuse en faisant étalage de ma beauté pour séduire ou exciter les gens ?
Est-ce que vous trouvez que je ne m`occupe pas assez bien du
foyer ?... Qu`est -ce que je vous ai fait ? Dites-le-moi, au
nom de Dieu]. (Fágúnwà/Abíóyè : 84)
Ce discours ou bien cette supplication de la femme de
Kako montre combien la femme yorùbá respecte son mari. On apprend également à
travers ce discours, le rôle de la femme yorùbá, comme d`ailleurs, de toutes
les femmes africaines dans le foyer.
Ce genre de politesse de la part de la femme à son mari
peut être exploité par la femme pour obtenir la faveur de son époux. Le mari,
ému de ce respect, peut être poussé à faire des choses qu`il peut ne pas faire
normalement. Le discours de la femme du roi, l`épouse favorite du roi des
trolls/gnomes, qui voulait tuer son mari est un exemple. Pour persuader son
mari de manger une noix de cola empoisonnée, la femme le flatte en employant le
`vous` de politesse :
Kábíyèsí, mo tilè gbàgbé kín so fún yín láàá,
èmi àti òkan nínú àwon ayaba lo sí ilé òré yín kan, ó sì fún
wa ní obì mérin. Nígbàtí a pín obì náà, méjì kàn mí. Gégé bí ènyin náà
ti mò, nkò lè je ǹkankan kí ndá yín sí… obì náà nìyí
o baálé mi, kí e jòwó kí e bá mi fi owó bà á
bé. (Fágúnwà : 29)
[Votre majesté,
j`avais même oublié de vous signaler hier soir que l`une de
mes co-épouses et moi, étions allées rendre visite à un de vos amis
qui, pour nous faire plaisir, nous offrit quatre noix de cola. De ces quatre
noix de cola, j`en avais pris deux et comme vous le savez, je
n`ai pas l`habitude d`être égoïste, je ne fais que penser à vous en
toute chose. J`ai mangé la mienne et voilà la vôtre que
j`avais bien enveloppée dans des feuilles d`arbre pour la bien conserver …
je vous prie de bien vouloir l`accepter]. (Fágúnwà/Abíóyè :
44)
L`on peut être poussé à dire que l`emploi de `vous` par
la femme du roi est dû au fait que le destinataire de ce pronom de révérence
occupe une position supérieure par rapport au locuteur - le destinataire étant
un roi, à qui tout le monde, y compris ses femmes, doit s`adresser avec une
grande révérence. Cette conclusion ne peut pas aller de soi dans le cas du
yorùbá comme il a été montré plus haut, dans la conversation entre la femme de
Kàkó et Kàkó, qui n`est qu`un pauvre chasseur.
Cette conclusion peut, cependant, être justifiable dans
le cas du français en ce sens que normalement, la femme tutoie son mari, la
position sociale de celui-ci n`ayant aucune incidence. Dans la tradition
yorùbá, comme il a été dit, il n`est pas nécessaire pour le mari d`être
quelqu`un de grand ou d`important dans la société pour que sa femme le vouvoie.
Pourtant, l`emploi de `vous` de politesse dans la version française du texte
ci-dessus, peut paraître comme une contradiction par rapport à ce qui a été dit
à propos de la relation discursive entre une femme et son mari concernant
l`emploi de `vous` en français. Ce qui est d`usage en français, répétons-le,
est le tutoiement. Cependant, l`emploi de `vous` de politesse dans la version
française de notre extrait relève, l`on doit le souligner, du fait de la
traduction. Le traducteur, ne tenant pas compte de la pratique
socio-traditionnelle et culturelle des Français concernant l`emploi de `vous`
de politesse, se contente simplement de faire une traduction directe du pronom
yorùbá `èyin` en français.
Par ailleurs, ceci ne se manifeste pas dans la version
anglaise du roman traduit par Wolé Sóyínká, étant donné que l`anglais ne fait
pas la distinction entre l`emploi du pronom personnel de la 2è personne du
singulier ou du pluriel. C`est le pronom `you` qui couvre les deux champs
d`emploi. En un mot, il n`existe pas en anglais l`équivalent de `vous` de
politesse :
Kábíyèsí,
there is a little matter I forgot to mention yesterday. I visited with another
of your wives, a friend of yours and he made
us a present of four kolanuts… As you know very well, I cannot eat anything and
ignore you, so I kept yours wrapped in a leaf when
I ate mine… here it is now my lord and husband, kindly accept it for what it is
worth. (Fágúnwà/Sóyínká : 46)
L`emploi de `you`, `your` et `yours` ne montre pas une
relation de politesse entre le roi et sa femme comme il est le cas en français
et en yorùbá avec `vous` et `èyin` respectivement. Le pronom `you` qui peut
être utilisé pour une seule personne peut également passer pour plusieurs
personnes en anglais. En d`autres termes, l`on ne peut pas discerner, dans un
discours en anglais, la politesse à travers l`emploi de `you` ou ses variantes
morphosyntaxiques. Par contre, il est possible en français de reconnaître, même
à travers le verbe, l`emploi de `vous` de politesse ; ce que l`on ne peut pas
faire en anglais. Par exemple, quand on dit à une seule personne en français :
`veuillez l`accepter`, on sait bien qu`il s`agit, à travers le verbe, de `vous`
et non pas de `tu`, ce qui n`est pas évident en anglais, d`où le fait que le
verbe `accept` dans `Kindly accept it for what it is worth` ne nous montre pas
la politesse que connote la version originale du texte en yorùbá : `E jòwó,
kí e bá mi fi owó bà á béè`.
Conclusion
Nous avons essayé d`examiner l`emploi particulier des
pronoms `nous` et `vous` du français et celui de leurs équivalents yorùbá pour
montrer leurs valeurs discursives diverses. Il a été noté qu`il y a des lieux
de convergence et de divergence dans l`emploi de ces pronoms dans les deux
langues. Il existe dans les deux langues les pronoms de politesse sous forme de
`vous` et de `èyin` en français et en yorùbá respectivement. Mais alors que le
yorùbá dispose de deux formes différentes de pronoms de la deuxième personne du
pluriel, l`une dite atone ou non accentuée, - `e`, l`autre dite tonique ou
accentuée, `èyin`, le français n`a que `vous` comme la forme tonique et la
forme atone.
Par ailleurs, alors que la personne qui mérite l`emploi
de l`équivalent de `vous` de politesse en yorùbá dans la relation discursive de
face à face, le mérite aussi dans le discours référentiel par l`emploi de
`ils/elles` au lieu de `il/elle`, ceci n`est pas le cas en français; tout comme
l`emploi de l`équivalent de `nous` de modestie ou de majesté n`est pas possible
en yorùbá.
Nous avons également examiné la valeur indéfinie ou
a-référentielle de `a`, l`équivalent yorùbá de `nous` du français surtout dans
son emploi dans des expressions figées comme le proverbe et l`incantation. Dans
ce genre d`emploi, il a été montré que c`est le pronom indéfini `on` qui peut
passer en français à la place de `nous`.
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